La Revue socialiste - 1890 - Tome XI - vol 01

LE PEUPLE RUSSE ET SON GOUVERNEMENT 189 crouler ces deux. pilier·s de l'autocratie; Nicolas lui-même s'aperçut que son édifice s'effondrait, et, comme on le sait, il en mourut de dépit. Alexandre II, doux, intelligent, porté a la générosité, mais faible de caractère, insteuit par le terrible échec de son père, poussé aussi par l'opinion publique, qui commençait a se manifester de mille manièi·es, entreprit la plu vaste réforme qu'un souverain ait jamais été appelé a effectuer dan un aussi Yaste pays. Il s'entoura des hommes les plus distingués, et Youlut, avec une claino,rance et un tact politique qui lui faisaient honneur, commencer la réforme par le bas, afin de donner dès le début des fondements solides au nouyel édifice. Le 19 fénier !861, il publia l'acte d'émancipation des sel'fs, qui, a lui seul, constitue déja une réforme grandio e, a la fois agraire et sociale. Et c·est précisément la situation créée par cet acte qui donne a la Russie un aYantage immense snr les grands Etats de l'Europe occidentale: ceux-ci succombent sous le poids cl'tm système polit.ique fondé sur le droit du plus fort, dont il n·est qu'un replàtrage moderne, souvent a peine dissimulé ou dissimulé seulement par une Y:de rhétorique, système manquant totalement d'une base économico-sociale équitable et stable, la Russie, au contraire, est paralysée par l'absence d'une organisation politique 1·ationnelle, arléquate aux besoins du pays, et qui rnposcrait sm· cette yaste et solide assise économico-sociale : la posssessi')n nationale et communale du sol. Pourquoi s'est-on a1·rêté aux parlements provinciaux, pourquoi n'est-on pas allé jusqu'au parlement nat.ional, pourquoi, après ayoir accorùé un peu de lumière en bas, a-t-on laissé en haut l'éteignoir autocratique? Parce que l'é,·olution paisible et graduelle des projets de l'empereur fut, dès le début, brusquement enrayée par l'insurrection polonaise ... Il ne Yiendra a l'esprit de personne, assurément, de contester a un peuple quelconque le droit d'aspirer a l'indépendance et de faire des efforts pour la conquérir; pour ma part, je plains les Polonais de tout mon cœur; mais, héla·! en se souleyant a ce moment-la, ils ont fait a la Russie, j'entends a la nation russe, et non au gouvernement, un mal énorme : ils ont failli faire avorter la seconde grande réforme qu'Alexandre II préparait; elle en a été, en tout cas, beaucoup moins fondamentale, moins franche. moins entière qu'elle ne l'eût été sans cela. Il était impossible de ne rien faire; l'impulsion avait été donnée; une vie nouvelle se manifestait partout; les idées libérales gagnaient du terrain et se faisaient jour de mille manière!': : dans les conversations, dans la littérature; la noblesse·ene-même réclamait hautement des droits politiques, et pétitionnait par l'organe de ses « maréchaux » pour obtenir la convocation d'une assemblée repré-

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