LE PEUPLE RUSSE ET SON GOUVERNEMENT 187 peuple par les sergneurs dont n est entouré. Grâce à ce sentiment, qu'il est facile d'exalter et dont il est facile d'abuser, le tsar n'aurait qu'un mot à dire pour que les masses se ruassent tête baissée à l'extermination de tout ce qui n'est pas peuple. Evidemment, aucun tsar ne voudra acheter la toute-puissance à ce prix et se transformer ainsi en un chef de hordes sauvages; aussi, rien de pareil n'aura jamais lieu, à moins pourtant qu'on ne pousse le peuple à bout, en ne tenant pas compte de ses besoins les plus urgents. Il pourrait alors se laisser de nouveau séduire par un faux Démétrius et faire au pays un mal incalculable. Mais le tsar, sans avoir aucunement besoin de se transformer ainsi en un nouveau Stenka Razine ou Pougatcheff, pourrait arriver à uné puissance illimitée, en autorisant la civilisation en Russie, au lieu de chercher à l'y abolir. Il suffirait pour cela que le fils reprit, continuàt et achevât, sans arrière-pensée, sans soupçons injustes, franchement, générern,ement. l'œuvre commencée par le père : œuvre·unique dans l'histoire du genre humain, car elle a été sur le point de faire passer un peuple de 108 millions d'âmes, pacifiquement, sans une secousse, par la simple suppression des entraves et l'épanouissement naturel de ses forces, de la barbarie à la civilisation. Alexandre II avait reçu de son père un pays portant les deux stigmates de la barbarie : en bas, la petite monnaie de l'autocratie, le servage physique des masses; en haut, le servage intellectuel des classes dirigeantes, autocratie irresponsable et infaillible,concentrée dans les mains d'un seul homme. Il voulait laisser à son fils un pays délivré de ce1:,deux anachronismes, dont l'un n'existe pius qu'en Afrique et l'autre en Ohiue; mais il n'a pu supprimer que le premier. Il allait supprimer le second loPSqu'il fut tué; s'il avait vécu un jour de plus, l'œuvre était accomplie. Celapeut paraître chimérique, impossible, absurde aux yeux de ceux qui ne connaissent point la Russie, et qui n'ont d'autre criterium que le désarroi politico-économique de l'Europe occidentale; mais il faut se rappeler que la situation de celle-ci et celle de la Russie diffèrent du tout au tout. La position de la Russie est tout à fait exceptionnelle et infiniment plus avantageuse que celle de tous les grands Etats de l'Occident. Nous allons voir qu'il n'y a point de pays mieux préparé que la Russie pour le gouvernement représentatif, bien que l'opinion contraire soit très répandue partout, et partagée même par un certain nombre de Russes, de ceux, pas n'est besoin de le dire, qui, au lieu de former leurs opinions sur les faits, voudraient plier les faits à leur opinion. Tous les paysans, chefs de famille d'une commune, réunis en assemblée (mir), élisent, outre leur ancien, ou syndic, des députés qui, avec ceux des autres communes de la même circonscription,
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