La Revue socialiste - 1890 - Tome XI - vol 01

8 LA REVUE SOCIALISTE Le paysan, le moujik g1·and-russien, considè1'e ab antiqua le sol . comme sa propriété, non pas personnelle, mais collective ; la terre habitée, cultivée, exploitée d'une façon quelconque par une commune (obchtchina), est, à ses yeux, la propriété de cette commune. Cette conYiction est tellement anc1·èe dans sa conscience, que, depuis la création du servage, il y a deux siècles et demi enYiron, jusqu'à son abolition par l'empereur Alexandre II, en 1861, le principal grief du moujik n'était pas qu'on l'eût fait esclave, mais qu'on l'eût dépouillé d'une partie de sa terre au profit du seigneur. Je dis d'une partie, car on n'a jamais osé la lui enlever complètement; souvent même le seigneur laissait toute la terre arable aux paysans. Ceux-ci devaient donc, pour s'acquitter envers lui, ou travailler à la conée aux champs qu'il s'arrogeait, naturellement les meilleurs et les plus fertiles, ce qui leur enlevait le temps de cultiver convenablement les leurs, ou lui payer, soit en nature, soit au comptant, une redevance, qui, dans la plupart des cas, était absolument ruineuse pour eux. Ainsi, la terre tout entière, ou au moins la part assignée aux paysans, a toujours été envisagée par eux comme étant la propriété de la commune, et ils n'ont jamais cessé de se considérer commedépossédésdu sol ou de ses produits en faveur des seigneurs : « Nous sommes à vous, disaient-ils, mais la terre est à nous! » Aussi se firent-ils de grandes illusions lorsqu'on leur annonça que le tsar voulait les émanciper: les uns s'imaginèrent qu'on allait leur rendre toute la terre, les autres qu'on procéderait à une répa1·tition équitable; que leur part leur serait assignée tout simplement; qu'ils rentreraient sans autre formalité dans leurs droits, ce qui eût étè en effet le seul moyen d'effectuer une réfornw radicale et définitive, assurant pour des siècles le bien-être du peuple russe. Force leur fut bientôt de se convaincre qu'il n'en serait rien, qu'on leur donnait des terres d'étendue souvent insuffisante ou de mauvaise qualité, qu'on assignait à ces terres un prix de rachat relativement très èlevé, et que la plupart du temps, malg1·étous Jeurs efforts, ils réussiraient à peine à en tirer ùe quoi payer les impôts écrasants perçus par le fisc (de 25 à 50 010 du 1·e\'ûnu) 1 (1) (1) Une dépêche de Moscou annonçait, en date du 14. février, que la Gazette rns~e se faisait l'écho d'un bruit d'après lequel le ministère des domaines songe~1t à élev~r le taux des fermages des terre~ de la couronne, et que cette feu1llocroyait le moment mal choisi, la situation des cultivateu1·s étant actuellement très précaire. Les charges qui pèsent sur les terres sont, le plus souve~t, hors de pr?portion avec le revenu qu'on peut en tirer et le dépassent meme quelquefois. (V. l'ouvrage de Stepniak « The Russian Pcasantry », etc. Londres, 1888. Avant l'émancipation, ces paysans de la couronne, aujourd'hui tenanciers de

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==