La Revue socialiste - 1890 - Tome XI - vol 01

LE PEUPLE RUSSE ET SON GOUVEI\NE!IIENT • Ce fut, excepté dans quelques régions où la répa1·tition fut 1·éellement a peu près équitable, un désappointement général, un Yasto murmure de mécontentement, de colère, de désespoir. Quelques tentatives d'insurrection, isolées, sans accord ni ensemble, furent cruellement réprimée·; le peuple russe comprit, fit le signe de la croix, courba la tête et se tut; il rumine sans doute ce dicton« qu'on était mieux lorsqu'on était plus mal » ! Mais ce silence est de mauvais augure; il recèle une méfiance sourde et profonde contre tout ce qui n'est pas plébéien, et surtout contre les nobles, les anciens maîtres. Dans ce travail, nous laisserons complètement de côté tout ce qui concerne la population exclusivement agricole, les paysans proprement dits, qui, ayant eu la chance d'obtenir des lots suffisamment grands et suffisamment bons, peuvent se tirer d'affaire par le seul produit de leurs champs; ceux-là ne sont pas à plaindre, ils ne sont jamais misérables; quelquefois même ils sont à leur aise et du temps à autre réussissent a devenir riches. Nous ne parlerons pas non plus de la population à demi agricole, a demi industrielle qui, moins bien partagée, ne pouvant en aucune façon suffire par la seule agriculture aux impôts de l'État et à ses propres besoins, se livre pendant l'hiver à toute sort.e de petites industries pratiquées à domicile. On appelle en Russie ces industries les ((industries buissonnières », et kusta1·i ceux qui les pratiquent, de kust, buisson. Cette classe est assurément dans une position beaucoup plus mauvaise et précaire que la précédente; mais, du moins, elle échappe à, l'exploitation impitoyable des fabricants, et à celle des usuriers. M. Louguinine cite, par exemple, deux grands villages, situés au bord du Volga, près de Kostroma, qui doivent leur prospérité à l'orfèvrerie, importée, en 1812, par des prisonniers français, orfèvres de leur état. En général, cependant, il s'agit d'industries beaucoup plus primitives, à l'usage des producteurs eux-mêmes, ou quelquefois de travaux exécutés sur commande pour des fabricants et des marchands. Nous nous occuperons exclusivement des ouvriers de fabrique, qui, eux aussi, sont la plupart du temps paysans, et passent une partie de l'année dans leur village d'origine pour y travailler aux champs. Ce sont les plus malheureux, et c·est particulièrement sur leur sort que nous désirons avant tout attirer l'attention. De tous les points de la Russie, chaque année, à la fin de l'aul'État, vivaient tranquillement sur les terres nationales, sans soucis d'aucune sorte comme les oiseaux du bon Dieu vivent sui· les arbres des bois. L'émancipation n'a guère amélioré leur sort; au point de vue économique, elle l'a même empiré pour quelque temps, puisqu'ils doivent à pré~cnt payer, outre l'impôt, .(s tnnu1tés ou 1·a,r.11t,g1âc:e llUJlf}Lellei::hs de,·iennent propriétaires.

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