La Revue socialiste - 1889 - Tome X - vol 02

584 LA REVUE SOCIALISTE larmes. Son courage est épmse. Alors, une folle idée, l'idée du désespoir, lui traverse l'esprit. Si elle essayait de les désarmer par ses supplications? si elle se jetait à leurs genoux, les mains jointes, en les priant de lui faire grâce? en leur disant: « J'ai peut-être tort, mes enfants! mais ayez pitié de moi! tout ce tapage retentit douloureusement dans ma tête I soyez paisibles, ou au moins assez bons pour tempérer vos cris et vous éloigner de moi? » Mais elle n'ose; elle les ferait rire peut-être : qui sait? ils pourraient s'amuser a imiter ses gestes, et elle ne recueillerait de sa tentative que la honte. En vain, elle veut contenir ses larmes qui jaillissent. Ils s'en aperçoivent, se précipitent sur elle, en la saisissant par la tête, par les bras, par les jambes. Ils implorent leur pardon. Elle est obligée de leur céder, ne le voulût-elle pas, car ils se font un malin plaisir de l'étreindre, de l'étouffer, jusqu'à ce qu'elle les ait embrassés. C'est encore un autre jeu. Alors, elle finit par se dire qu'après tout ils sont bons, et que leurs baisers montrent qu'ils l'aiment. Malheureuse! détrompe-toi, ils ne sont pas bons : les circonstances et ta faiblesse réunies en ont fait des monstres. Quant à leur amitié pour toi, attends pour te prononcer que tu l'aies mise à l'épreuve! Mais ils la lâchent enfin; elle leur a obéi.Après cet intermède, le supplice peut recommencer; et il recommence, en effet.Elle était torturée hier; demain elle le sera aussi, et tous les jours de l'année. Alo1·s,elle tâche de se résigner. Un espoir s'est, d'ailleurs, glissé dans son âme, le dernier espoir des malheureux : - la mort, qui lui apparaît consolante et libératrice. Elle se sent si épuisec que ce doux moment ne peut tarder. Et dire que ses bourreaux ne comprendront même pas qu'ils l'ont tuée! Hélas I quand tu rêvais la maternité, pauvre jeune femme! tu ne savais guère que ta vie s'y consumerait. Tes sentiments sont délicats, ton esprit est cultivé, tu aimes une société lettrée, le beau, la pensée, la poésie, la peinture, la musique. le théâtre; pour toi, tout cela est anéanti. Ta chambre est ton théàtre et ton musée; tes scènes avec tes enfants te servent de causerie et de lecture; depuis des années, tes doigts n'ont pas fait résonner ton piano devenu muet. Du reste, sache voir la dure vérité! une bonne mère de famille n'a pas besoin de lire Victor Hugo ou George Sand, de jouer Beethoven ou Chopin, de contempler un Ary Scheffer ou un Rubens, de causer a-vecun philosophe ou un artiste; quand on est mère, on n·a pas le droit d'êtl'e autre chose; l'art et la pensée seront toujours contradictoires avec la maternité.Qui dit cela? Toi,martyre? Tu n'as garde. Non, tu l'as entendu dire par quelques puritains idiots et quelques portières abruties ; et quoique toute ton âme se révolte contre ce blasphème, tu n'oserais peut-être braver leur opinion, si

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