La Revue socialiste - 1889 - Tome X - vol 02

ÉDUCATION 575 imprécations des ·vaincus, les gémissements des blessés et le râle des mourants. Ce n'est point assez de détruire en lui la pitié: il faut immoler aussi le sentiment de la solidarité avec l'infini. On lui présente un livre: « Ouyre et adore, s'écrie-t-on, Dieu en est l'inspirateur. )) Il lit, et, chose eŒroyable l chaque page suinte le sang. Il trnuve un dieu qui reflète ses grands capitaines; un dieu national qui choisit son peuple; un dieu courroucé qui se délecte dans les massacres. Ce dieu travaille, se repose, écrit, parle ; surtout, il maudit et il tue. L'enfant est ainsi admirablement préparé a l'œuvre infernale. Cependant., un complément d'instruction lui manque encore: patience, il l'aura. En attendant qu'il soit en état de se meSUJ'eravec les hommes, ses camarades sont la : il commencera par eux. Il n'a pas d'armes, il est vrai: mais la nature y a pourvu. Il a des poings et des pieds pour frapper, des dents pour mordre, des ongles pour déchirer. Il trouve même des Nestors qui applaudissent a ses prouesses: après tout, n'est-il pas bon d'encourager la bravoure? Faute de camarades sous la main, il a des animaux faibles et inoffensifs. La bride est làchée a ses instincts de tyrannie et de cruauté; et il faut qu'il les assouvisse. Tous les sujets lui sont bons, pourvu qu'il opprime. Ses parents ou des amis complaisants n'attendent même pas l'àge requis. Souvent on le oiffe d'un casque, on lui attache un sabre au côté, on lui met dans la main un fusil : ainsi ' affubll3,il marche au pas militaire, roule des yeux furieux en branclissant l'arme, couche en joue des ennemis imaginaires en vociférant que, lui aussi, sera capable de tuer; et il dit vrai. Son père, le voyant dans cet attirail, sourit aux assistants, et son regard semble leur dire : « l'adorable enfant ! » Il a déja l'amour de la gloire et la haine de l'étranger qu'il veut dominer: mais il lui reste un sentiment fraternel qui pourrait s'étendre a tous ses compatriotes: on y mettra bon ordre; car il les verra divisés en castes, dont les unes, élues de la naissance et de la fortune, forgent de leurs privilèges un joug pour les autres qui n'ont que des devoirs en partage. Sans doute, il peut naître dans un pays où l'égalité est inscrite dans la loi; mais cette conquête est pour lui une lettre morte, et les scènes sensibles qui se déroulent sous ses yeux parlent seules à son imagination.Des phrases insérées dans une Constitution ne sauraient combattre les faits. Or, que lui montrent-ils? Des palais où l'abondance ruisselle et des masures où •la pauvreté gémit; s'il est riche, une valetaille qui obéit a ses caprices enfantins; s'il est pauvre,des dominateurs qui ont puissance de lui enlever son pain quotidien. Quelle éducation pour son jeune cœur ! Cet être chétif et vagissant, déja décoré du titre d'altesse, et qui voit de graves personnages venir tour a tour saluer humblement ses langes, n'est-il pas déjà en proie a la folie de la divinité

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