La Revue socialiste - 1889 - Tome X - vol 02

LE l\[OUVF:J\fF.NT FÉMININ 473 pu tomber d'ans l'aolme de cette misère; que la pl'emière, dans les convulsions de sa mort, da.ns son affrem1eagonie !l'ait pas payé pour toutes les autres aux yeux de l'éternelle miséricorde. La.misère de celle-là seule va fouiller jusque dans la moelle de nos os, et toi, tu ricanes avec indifférence sur la destinée d'une myriade! • Ceux qui font les lois et qui prononcent les arrêts de la juüicP- humaine,· devraient méditer la réponse de Méphistophélès : c Qui donc l'a poussée dans l'abîme - moi ou toi? • Mais, Mesdames, il y a une dernière réponse qui s'impose i nous et que je vais essayer de faire. Appelées à nous manifester publiquement comme individu:1lités sociales, notre devoir est d'affirmer quelle est la nature de l'influence que nous désirons apporter dans cette société, si développée sous tous les rapports, mais qui cache cependant tant de plaies sous sa robe brillante. N'y a-t-il pas une remarquable antithèse dans le fait de ce Congrès des œuvresi de charité et de justice, convoqué en face de !'Exposition universelle de 1889? Quelle glorieux spectacle nouii offre Paris aujoul'd'hui; quelle apothéose du génie et l'intelllgence de l'homme! Les merveilles s'entassent sur les merveilles, toutes les beautés de l'art, toutes les grandeurs de la science, tous les triomphes de l'industrie sont réunis sous nos yeux, et lorsque le soir des ceintures de feu courent sur le~ lignes élég&ntes de nos monuments; lorsque les fontaines féériques jaillissent, mêlant harmonieusement les couleurs qui forment les étendards de toutes les nations; lorsque du haut de l'espace sombre la. tour hardie lance ses rayons tricolol'es sur tous les points de l'horizon, ab! ne dira-t-on pas que Paris possède assez de flamme pour éclairer le globe, assez de force et àe science pour transformer le monde? Le jour où, sous la coupole du dôme centl'al, a retenti l'hymne national devant, tous les représentant/! des· autorités d~ ce pays, vos cœurs de Français ont pu battre avec fierté. C'était un beau jour pour la France, Messieul's, et nous l'avcms senti avec vous. Mais involontairement notre pensée s'est portée vers le Paris qui est le nôtre, vers la gr:1nde cité dolente o.) gémissent tant d'âmes tourmentées par les luttes morales; où succombent tant de corps épuisés par la maladie et la faim. Car notre patrie à nou,;, femme$, est partout où l'on souffre, et ce ne sera jamais, sachez-le bien, un lambeau de gloire que nousviendrons vous disputer, si nous prenons place à vos côtés pour travailler à l'œuvre sociale. Aussi, tandis que le spectacle mP.rveilleux du 6 mai étonnait le monde, devant mes yeux passaient,comme une vision douloureuse,des femmes en deuil, de jeunes ouvrières, le visage flétri par l'excès du travail, des petits enfants aux yeux d'ange, cherchant en vain un regard de mère, de vieilles femmes courbées, vêtues de lambeaux et dont les cheveux blancs semblent comme souillés par la misère, des mè1·esqui tendent leurs bras désespérés et appellent en vain leurs filles emportées pat· le tourbillon corrupteur de la grande ville; puis toute cette population flottante de la misè1·equi passe incessamment, pareille à une rivière noire sous les roues de notre machme sociale. Mon cœur troublé aurait voulu pénétrer jusqu'au fond de ces âmes et de ces consciences, et je me disai11qu'un Dieu seul pourl'ait disting!ler ici les criminels des fous, les coupables des victimes. Alors, je croyais entendre une voix sévère nous demander raison à nous les heureux,à nous les privilégiés,de tant de souffrance et de désespoir,et nous dire: « Laissez donc là vos .querelles politiques et religieuses; il ne s'agit pas aujourd"hui de savoir ce que l'on croit, mais ce que l'on fait. Qu'avez-vous fait pour ces mal heureux Y »

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==