La Revue socialiste - 1889 - Tome X - vol 02

218 LA REVUE SOCIALISTE qu'ils en sont arrivés à abandonner les plus pauvres de leurs victimes a des tâcherons dont la fonction spéciale est d'éluder les lois sur le travail dans les manufactures. En fait, ils n'ont pas plus le sens de la solidarité sociale envers les prolétaires de leur nation que Drake ne l'avait envers les Espagnols ou les Nègres. Avec- l'avènement du commerce étranger et du capitalisme, l'industrie dépassa tellement le contrôle, non seulement de l'individu, mais du Yillage, de la corporation, de la municipalité et même du gouvernement central, qu"il sembla qu'on dût abandonner tout essai de réglementation. Chaque loi faite en vue de rectifier l'ordre rles affaires fut ou bien impuissante, ou bien aida seulement a créer un monopole appliqué par un fonctionnarisme tracassier et exaspérant, nuisant directement a l'intérêt général et réagissant désastreusement sur l'intérêt particulier qu'elle devait protéger. Les lois aussi avaient cessé d'avoir une intention honnêt.e, grâce a la saisie du pouvoir politique par les classes capitalistes qui s'étaient prodigieusement enrichies,grâce a l'opération de lois économiques incomprises alors. Les choses en arrivèrent à un tel point que, les lois et les règlementations étant si mauvaises et si corrompues, l'anarchie devint l'état idéal de tous les penseurs progressistes et des hommes pratiques. La révolte intellectuelle formellement inaugurée par la Réforme fut fortifiée au xv111esiècle par la grande révolution industrielle qui commença avec l'emploi de la vapeur et l'invention du métier a· filer. Alors vint le chaos. Le système féodal devint une absurdité lorsque sa base faite de communisme et d'inégalité des conditions se fut changée en propriété privée avec libre contrat et loyers. Le système corporatif n'avait pas de mécanisme pour lutter avec la division du travail, le système manufacturier ou le commerce international. Desorte que l'individualisme compétitif prit simplement possession des corporations et les transforma en réfectoires pour les aldermen (édiles, échevins), accroissant ainsi notablement les griefs et les risées de la postérité. Ce fut l'effort désespéré de l'intelligence humaine pour démêler ce gâchis d'anarchie industrielle qui fit naître l'économie politique modePne. Elle prit forme en France où la confusion était triplement enchevêtrée, et elle prouva·qu'elle était une partie plu~ pratique de la philosophie que la métaphysique de l'école, le socialisme utopique de Thomas Morus ou l'individualisme d'Hobbes. Elle pouvait se réclamer d'Aristote, mais quand elle se fonda, l'intellect humain était quelque peu fatigué d'Aristote, dont les idées économiques, d'ailleurs, étaient celles des républiques esclavagistes. L'économie politique se déclara bientôt pour l'anarchie industrielle, pour la propriété privée, pour l'indifférence individuelle de toutes choses excepté

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