La Revue socialiste - 1889 - Tome X - vol 02

10 LA REVUE SOCIALISTE les plus éloignés. Et puisque, arrachés des bras qui leur sont chers, ils se trouvent en présence de visages étrangers; puisqu'ils ont quitté le toit natal pour des demeures inconnuPs, et la société des humains pour celle des barbares (au fait, pourquoi hésiterais-je à les stigmatiser du nom de barbares, ceux qui préfèrent la s:1uvagcrie primitive à la libre pensée qui crée l'homme?); enfin, puisqu'ils ont émigré d'amis h ennemis, lo consentement unanime des dieux immortels et des hommes n'apprnuve-t-il pas que l'amour de la patrie, que cette tendresse réciproque qui c1ate du berceau, s'établisse entre eux de Français à Français, d'Italien à Italien, d'Espagnol à Espagnol î N'ont-ils pas le droit, au nom de cet amou!' éternel, de s'unir, de s'embrasser, de ne former respectivement qu'un seul corps? Non!. .. Car là-dessus le Parlement s'inquiète, Toulouse tout entière est en ébullition. De là viennent ces tragédies dont nous sommes les héros, de là ces sentences prétoriennes qui nous accablent. Et quel est notre crime, après tout? Notre crime, c'est de nous .unir, de vivre ensemble comme bons compagnons, de nous secourir mutuellement comme frères, Dieux immortels ! dans quel pays sommes-nous î La grossièreté des Scythes, la montrueuse barbarie des Gètes, ont-elles fait irruption dans cette ville, pour que les pestes humaines qui l'habitent, haïssent, persécutent et proscrivent ainsi la sainte pensée(!)?» Recloublant d'énergie et clecolère, a mesure qu'il ayanc:ait dans son discours, s'rniua.nt vour ainsi ùi1·eùc ses 1wopr0s pa1·olcs, et. comme fouetté sans cesse par le bruit des applall(li::rnements, J)olet continuait en ces trrmes : » Ne reconnaissez-vous pas, à cette marque, la grossièreté manifeste, la méchanceté scandaleuse de ces gens-là 1 Ce foyer de mutuel amour que la nature aviYesans cesse clans nos cœurs, ils ont voulu l'éteindre; cette fraternité que les <lieuxmêmes nous inspirent, ils ont voulu l'élouffor; ce droit de lib~e réunion que toutes les sympathies nous accortlont, ils ont voulu l'anéantir ! S'il faut proscrire impitoyablement toute association d'étrangers, pourquoi donc, on vertu d'un arhiti-aire ~t d'une tyrannie semblables, ces mêmes associations ne sont-e,llcs point prohibées à Rome et à Venise î Bien au contraire, à Venise comme à Rome, Français, Allemands, Anglais, Espagnols, Dalmates et Tartares,ceux mêmes dont la croyance est diamétralement opposée àlanôtre Turcs, J uifi;.,Arabes ou Maurns, enfin les représentants de toutes les races du monde, conservent intactes leurs lois et leurs franchises nationales et se réunissent librement et sans blâme. Malgré la divergence radicale des opinions religieuses, les nations que nous appelons barbares obse1·vent envers nous le même droit des gens: les Tu1·cs,notammcnt, laissent les chrétiens s'assembler entre eux sans la moindre opposition ; ils ne font violence à peraonne; ils souffrent que les étrangers s'organisent à part, et leur pe1·mettent do se régir eux-mêmes,d'après une législation spéciale.Il n'en est pas ainsi des magistrats toulousains : nous pratiquons avec eux la même religion ; uous vivons soumis au même gouvernement; nous parlons à peu près la même langue(2).Eh bien! tcutes ces considérations ne les <::mpêchontpas de nous traiter en étrangers, que dis-jc1 en ennemis! et de nous interdire, contre toute justice divine et humaine, le privilège de l'association, le bonheur de l'amitié. (1) Doleti in Thol. orat. prima, p. 6 et 7. (2) Les Toulousains parlaient la langue d'oc; Etienne parlait la la11gued'oïl.

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