LES CONFLUENTS DU SOCIALISME 10 Gardons-nous bien de dé<laignrr on ,l'effaroucher ces honnes volontés. Il y aura toujours, dit Albert Regnard dans sa forte (lt substantielle étucle sur l'Etat, il y aurn, toujours <lescœurs d\•litc pour qui la gloire cl'avoir seni la bonne caus(', quoique -raincur, sera le bonheur le plus rérl et le plus sublime, et loin que le dévouement soit un démenti à la théorie de l'intérêt bien (lntendu, il en est, au contraire, la plus éclatante couflrmation (1). L'historien matérialiste Buckle a exprimé une pensée du même genre, lorsqu'il a dit que les progrès ùe la connaissance et ceux de la conscience sont stériles, s'ils ne ;sont pas complétés, les uns par les autres (2). Leur réunion seule peut, en effet, faire éclater les crises incompressibles de transformation, et produire ces éclosions palingénésiques qui marquent d'un signet glorieux le livre de l'histoire. Un passé récent en témoigne éloquemment. Si le philosophi::;mr Llu xvm0 siècle fut si puissant et aboutit a l'incomparable libération civile et politique de lî89, c'est qu'il cultiva les sentiments du cœur, en même temps que l'üpre domainC'de la connaissance. Il développa, créa presque, la sensibilité, inventa le mot bienfaisance pour la glorifier, et sn,co11!1·peartie le mot égoïsme pour lui <lonuer une acception flétrissant(' (:3). Voyez-vous Voltaire, sans ses généreuses campagnes contre les juges-bourreaux qui condamnèrent Calas,Sirven,La Barre, etcontre toutes les iniquités de son temps? Voyez-vous Rousseau, sans les sanglots de la Nouvelle Héloïse, sans les ampliflcations sentimentales de l'Emiler Le Contrat social n'aurait pas été le livre de la Révolution française, si son auteur n'avait produit que cette brochure politique, de valeur plus que contestable. Qu'aurait été Diderot, sans son génie si ouvert, si expressif et si bon; ,!'Alembert, sans son affectivité si contenue, mais si vivace; d'Holbach et Helvétius, sans leur générosité; le bon abbé de Saiut-Pierre, sans sa compatissance infinie? Tous ces grands hommes et leurs éminents contempo1'aius, les voyez-vous étroits, égoïstes, secs et durs comme certaines sommités scientifiques et littéraires contemporaines? Pensez-vous qu'ils auraient pu révolutionner le monde par de simples démonstrations critiques ou de savantes dissertations philosophico-historiques? « Il est <léfenou à l'homme, bassement intéressé, <l'être habile », a ùit Ernest Renan; c'est malheureusement contestable, au moins au (1) Albert Regnard ; L'Etat, .•on origine, sa natiw-e, son but. (Paris 188~.) (2) Buckle : Histoire de la Civilisation en~Angleterre. (3) Pour ce dernier mot le fait semblera ei:traordinaire; il n'en est pas moins exact. On ne trouve le mot égoisme dans auc11nauteur du xvuc siècle. La Rochefoucauld qui, sur l'idée d'égoïsme base son line des Maximr,s, se sert coustammeut <luterme amour-propre, qui a. pris maintenant ulle autl'e acccplion . ..
RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==