LE BILAN DU CHRISTIANISME ET DU JUDAÏSME 179 prenant qu'on va lui couper le cou sur l'heure! L'Iphigénie grecque, aryienne, laisse éctapper au contraire le cri de la nature et de la jeunesse : « Ne me tue pas avant le temps I car il est doux de voir la lumière. » etc. (1) Sur quoi Racine fils et les autres n'ont pas assez d'exclamations pour flétrir ces mœurs « antiques >> et cette « lâcheté», inéYitable effet de l'absence des vertus chrétiennes. Aucun d'eux ne fait remarquer comment la Yierge éperdue, terrassée tout d'abord par l'horrible nom·elle, se redresse bientôt et s'exalte en face de l'inexorable fatalité, et tenant les yeux fixés sur J'ayenir, crie à sa mère dans un mouYernent sublime : « Non! il ne convient pas que j'aime tant la Yie. Tu m'as enfantée pour tous les Grecs et non pour toi seule. Quoi? tant d'hommes porteurs de boucliers, tant de rameurs, à cause de la patrie offensée oseront lutter contre les ennemis et mourir pour la G1°èce,et ma seule vie empêcherait tout cela! ... Et quant à celui-ci (Achille), il ne faut pas qu'il meure ..... je donne ma Yie a la Grèce, tuez-moi et renversez Troie! Ce seront là mes monuments éternels, mes noces, mes en- •rants et ma gloire! » (2) Je me trompais tout à l'heure. Quelqu'.un a remarqué cela - un farouche aqmirateur des « yertus chrétiennes » - et il n'a pas été touché; au contraire! Pour l\I. l\Iaignon, l'amour de la gloire gâte le déYouement d'Iphigénie : « Il y a trop de personnalité ou, si l'on yeut, d'égoïsme, cléclare-t-il, clans cette sublime ambition de l'immortalité, quand il s'agit simplement de renoncer a soi-même pour le salut de tous. » (3) « Simplement » est adorable. Certes, c'est là. un point de vue (< moderne » ce qui yeut dire, dans l'espèce, contraire à.la nature et à. la vérité, mais en parfaite harmonie avec les sentiments d'un élève du catéchisme. D'autres ne craignent pas de reprocher au plus tragique des poètes, ce qu'ils appellent la bas~esse de ses concepii.ons. La Yérit.é est qu'Euripicle sans attendre les soi-disant em-eignements du christianisme, a manifesté plus d'une· fois sa sympathie pour les pauvees et les déshérités, ne craignant pas de mettre en scène tel misérable qu'il fait paraître sous des b1illons avec le cœur d'un héros.Rien de plus remarquable à.ce sujet que le passage où il dépeint son Electre mariée par sa déplorable mère à un paysan qui.plein d'égards pour elle, ne veut point « souiller la couche de cette ir.a.lheureusefille de héros infortunés. » (4)Et la fille des rois n.'hé~itepas à.rendre à.ce pauvre homme, à ce rust.re, l'hommage qui lui est dû: « Je mets au (1) Euripide, Iphigénie en Aulide, v. 1237. (2) Ibid. v. 1385-1399, traduct. Leconte de Lisle, t. II, p. 60!. (3) L. Maignon, La morale d'Eurip:de, Paris 1857, p. 62. (4) Electre, v, 45-46. •
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