La Revue socialiste - 1889- Tome IX - vol.01

LE BILAN DU CHRISTIANISME ET DU JUDAÏSME 177 maturée, à moins qu'une créature humaine ne consente à prendre sa place pour satisfaire aux exigences du destin. C'est sa jeune femme qui s'offre en sacrifice, « la meilleure de~ femmes qui soient sous le soleil! » s'écrie la servante d'Alceste. « Le malheur prochain ne changeait point son aspect doux et. beau. Entrant dans la chambre nuptiale, et tombant sur le lit elle versa des larmes et dit : - O lit, où cet homme pour qui je meurs dénoua ma Yirginité, salut! ... Une autre femme te p(,ssèdera, une plus chaste, mais plus heureuse peut-être! Et se jetant sur le lit. elle le baisa et l'inonda des larmes de ses yeux. Mais s'étant rassasiée de pieurs, et baissant le visage, elle s'arracha de la chambre nuptiale, y rentra plusieurs fois et se jeta sur le lit, de nouveau et encore! Et les enfants suspendus aux vêtements de leur mère, pleuraient; et les prenant dans ses bras, elle baisait tantôt l'un, tantôt l'autre, comme si elle allait mourir. Et tous les serviteurs pleuraient, se lamentant sur leur maîtresse. Et elle tendait la main droite à chacun, et aucun n'était si humble qu'elle ne lui parlât et qu'elle ne lui adressât la parole ». (1) Je ne connais rien de plus touchant dans aucune langue. C'est ici , la nature prise sur le vif dans ce qu'elle a de plus sublime : une femme jeune et belle, se sacrifiant. pour son mari, mais pleurant. au moment fatal, sur sa jeunesse et sur ses enfants. Pas de rigueur, pas de dureté stoïque : elle pleure, mais tout de même, pour l'amour d'Admète elle s'en va chez Hadès, assurée de n'y pas frouyer les compensations paradisiaques de tout dévouement chrétien. Que dire d'une Antigone, et où trouyer un modèle plus pur de l'amour fraternel et de la pitié filiale que dans cette noble fille qui, non contente de s'exiler pour servir de guide à son père aveugle, brave et subit la mort, pour rendre à son frère, malgré la défense du tyran, les honneurs funèbres dus aux trépassés? Un devoir accompli rend le trépas si beau! A ce frère chéri, dans le même tombeau, J'irai me réunir, saintement criminelle (2), En dépit du soi-disant « progrès moral ,, accompli depuis le temps où les Athéniens applaudissaient ces vers, je défie le plus habile et le plus érudit, de découvrir dans une littérature quelconque, chrétienne ou autre, de plus nobles sentiments et aussi bien exprimés. Sans doute, et peut-être par réaction contre la partialité (1) Euripide, Alkèstis, v. 173-195. Lire à défaut du texte la belle traduction de Leconte de Lisle. (~) Sop4ocle, Anti9o~e, v. 72-74, traduction de Guiarq, 1852, ,

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