Jean Jaurès - La Convention I

764 IIJSTOIRE SOCIALISTE vigueur d·unc race partiellement libre el qui veut l'être tout à fait. EnWordsworth aussi, c'est d'abord la même allégresse juvénile, la même joie matinale, puis la même el dure épreuve, le même dur combat. Lorsque, âgé de vingt-cinq ans, Wordsworth visita la France, c'était à la veille de la grande fête de la Fédération, en juillet 1790. Et partout, sur les champs et les prairies, comme sur les cités ardentes, il y avait un rayonnement de joie fraternelle. Quand les hommes de ce temps parlent de la nature avec une solennité attendrie, il nous semble parfois que leur langage est déclamatoire. Mais c'était l'elîusion d'une sensibilité toute jeune qui associait le monde mème à l'allégresse de la liberté naissante. En l'âme de Wordsworth se réfléchissent ces clartés sereines, comme en un lac profond et pur se réfléchit l'espace pur et profon~. • Le hasard nous fit aborder à Calais juste la veille du grand jour de la Fédération, el là, dans une ville moyenne, dans un faible groupement, nous vlmes quel est le resplendissement du visage humain quand la joie d'un homme est la joie de dix millions d'hommes. De là nous nous dirigeâmes vers le sud, coupant tout droit à travers les hameaux et les bourgs, tout éclatants encore des reliques de la fêle, fleurs qui se fanaient aux arcs triomphaux, aux fenêtres enguirlandées. Trois jours durant, par les routes publiques, par les chemins de traverse qui abrégeaient notre fatigant voyage, par les villages écartés, nous allâmes, et nous trouvâmes partout la bienveillance et la joie répandues comme un parfum quand le printemps n'a pas laissé un coin du pays Rans le loucher, tandis que les ormeaux, allongés en file de plusieurs lieues, avec leur ombre légère, sur les routes majestueuses de ce grand royaume, bruissaient au-dessus de nos têtes, mélés dès lors à nos souvenirs, à notre vie, comme si encore el toujours nous marchions lentement sous leur feuillage. Quelle douceur el quelle plénitude de joie, en ces premières heure; de la force juvénile, de nourrir en soi une tendre mélancolie de poète, el de caresser des idées de tristesse, aux modulations variées du venl qui inclinail les cimes !lollanles ! C'était un charme plus grand encore de voir en plein air, sous l'étoile du soir, les danse, de la liberté; elles se prolongent jusqu'au.plus épais de la nuit, ces dan~e, agiles, sans souci des spectateurs aux cheveux gris qui épuisaient leur poitrine à gronder. • C'est vraiment la jeunesse d'une nation, la jeunesse d'un monde, et de la terre cle ~'rance foulée aux pieds des danseurs montait un parfum enivrant, comme des prairies le soir. Écoutez encore ce chant juvénile : Wordsworth descend la Saône et le Rhône, admirant avec son compagnon le fleuve sinueux ou rapicle, la succession des profondes et majestueuses vallées. • Et nous, couple rnlilaire d'étrangers, nous fûmes, jusqu'à la chute du jour, entourés d'une troupe joyeuse de ces hommes maintenant émancipés, armée riante de voyageurs, délégués 11uirevenaient des grandes fiançailles célébrées tout récemment dans leur cité capitale, à la face dù ciel. Comme

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