Jean Jaurès - La Législative : 1791-1792

HISTOIRE SOCIALISTE i151 force. Comment concilier avec les principes ou tout au moins avec les formules d'égalité celle sorte de privilège réservé aux villes d'une culture populaire supérieure? Condorcet donne celle raison bien haute cl bien noble, el qui alle;te chez lui un sens très vif de l'évolution industrielle, que le lrarnil des champs a des répits qui permellenl au paysan s'il le veut, de se dé ..elopper el de lire: que d'ailleurs ce travail varié el ample esl dojà lui-même un exercice des facultés de l'esprit, el qu'au contraire, dans les atelier., la croissante di\ ision du travail risquerait de réduire rouvrier à une sorled'aulomatisme si le ressort plus vigoureux de l'instruction première ne lui permellail de réagir. • Les cullivaleurs ont dans l'année, des Lemps de repos dont ils peuvent donner une partie à l'instruction, el les artisans sont privés de celle espèce de loisir. Aussi l'avantage d'une élude isolée el volontaire balance pour les uns celui qu'ont les autres de recevoir des leçons plus étendues, el sous ce point de ,·ue l'égalité est encore conservée, plutôt que détruite, par l'établissement des écoles secondaires. « JI y plus; à mesure que les manufactures se perfectionnent, leurs opérations se di\'iscnt de plus en plus ou tendent sans cesse à ne charger chaque indMdu que d'un travail purement mécanique cl réduit à un pelil nomure de mou1emenls simples, travail qu'il exécute mieux el plus promptement, mais par l'clîcl de la seule habitude, el dans lequel son esprit cesse complôLemenl d'agir. Ainsi le perfectionnement des arts devienrlrail pour une partie de l'espèce humaine une cause de slupi lité, ferait naitre dans àiaque nation une classe d'hommes incapables de s'élever au-dessus des plus grossiers intérêts, y introduirait el une inégalité humiliante el une semence de haine dangereuse, si une instruction plus étendue n'olîrait aux indi,idus de celle même classe une ressource conlre l'elîel infaillible de leurs occupations journalières. ,, c·e,l donc la pensée ouvrière que le grand homme veut saul'er. JI voit que le prolétariat ouvrier entre dans la grande ombre du travail industriel mécanisé, qu'il va s'y enfoncer el s'y perdre; et d'avance, en celle nuit ùu travail monotone et stupéfianl, il veut projeter à grands rayons la lumière du xvm• siècle: émou,ante rencontre de !'Encyclopédie el des prolétaires, admirable ferl'eur humaine de la science qui veut corriger, pour tout esprit, les elîels du mécanbme industriel créé par elle. Mettez d'abord dans le cerveau de l'homme assez de force, assez de vie, assez d'images variées pour qu'il puhse alîronler sans péril la longue routine du métier unHormisé. llélas I ce grand rêve sera tout au moins ajourné, et pendant des générations c'esl la face de lénôbres de la science qui seule se montrera au~ oul'riers écrasé, de nuit. Quand donc se dévoilera pour eux toute sa face de clarté? l\Jais qui ne sent que la grande pensée de Condorcet, si elle résume les plus hauts espoirs de la philosophie, est faite aussi de la force prolétarienne qui de 1789 à 1792

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