Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

66 HISTOIRE SOCIALISTE cette croissance 6tail telle que la bourgeoisie était condamnée à entrer en lutte avec les vieux pouvoirs sociau1. JI m'est impossible, si important que soit rel objet, d'entrer dans le détail du mouvement industriel de la deuxième moitié du xvm• siècle. Mais ici encore il faut réagir contre un préjugé qui défigure l'histoire. A lire la plupart des écrivains, il semble qu'avant la Révolution l'industrie était si élroilemenl ligotlée par le régime corporatif, que tout mouvement un peu vif lui était interdit. Or, de même que Je commerce de gros était affranchi des entraves corporatives, de même que par des combinaisons mulliµles el en particulier par les sociétés en commandite el les sociélés par actions le commerce avait desserré ses liens, de môme l'induslrie avait, avant la Révolution et avant même l'éùit de Turgot, brisé ou assoupli en bien des points le ré.;imc corporatif. ~on seulement il y avait à Paris des quartiers où l'industrie était entièrement libre : non seulement dans Loule la France les industriels échappaient faute d'une surveillance suffisante à la rigueur des règlements; non seulement par exemple, Roland de la Pla li ère cons tale que les fabricants de bas de Nlmes fabriquaient en grand des produits plus gros-iers que les règlements ne le permellaienl el se procuraient ainsi, par le bon marché, une clientèle considérable, mais J'admiuislration royale en autorisant la création de grandes manufactures, et en leur assurant, pour une certaine période, un privilège de fabrication, les mettait en dehors de la tutelle corporative et suscitait ainsi l'essor du capitalisme industriel. Je sais bien que les privilèges même, les monopoles de fabrication a,surés dans telle ou telle région, à lei ou lei manufa~lurier étaient une gêne el une atteinte à la liberté du travail, mais il ne faut pas en exagérer les effets pratiques. En fait ces privilèges, ces monopoles étaient circonscrits le plus souvent dans l'espace comme dans la durée. On pourrait prouver par des exemples rnns nombre qu'il était très rare que ce privilège durât plus de vingt ans et s'étendit à toute une province. A une distance assez faible, les concurrents pouvaient s'établir, avec uue autorisation royale, el en tout cas, J'inrluslrie del'enait libre el ouverte à Lous au bout d'un temps assez court. Dans ces conditions, les privilèges royaux ne pouvaient mettre obstacle à la mulliplicalion des manufactures el à la croissance de la bourgeoisie industrielle. En fait, il suffit de lire le tableau tracé par Roland de la Platière, dans l'encyclopédie Panckouke de l'activité de quelques grandes industries, il sullll aussi de relever les indications contenues à cet égard dans les Cahiers des Etals généraux pour constater que la production industrielle élail tous les jours plus intense. Il me semble qu'on pourrait très exactement el sans esprit de syslllme, caractériser ainsi l'étal de J'indu,lrie françai-e à la veille de la Résolution. Elle élail assez développée pour donner à la bourgeoisie une force décisive. Elle n'était encore ni assez puiss~nle, ni assez concentrée pour srouper en quelques foyers un. vaste prolélarial aggloméré, et pour lui

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