Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

I 266 HISTOIRE SOCIALISTE dans l'assaut de la Bastille : habiles à manier la hache, ils élaien l comme les sapeurs improvis6s, ou comme • les soldats du génie • de la Révolution. On ne relève pas, dans la liste des combattants, les rentiers, le;; capitalistes pour lesquels, en partie, la Révolution élail faite : ce sont des moyens el petits bourgeois, des basochiens, des artisans el des prolétaire,, qui onl porté ce jour-là le coup mortel au despotisme royal. Il n'y eut pas, sous le feu meurtrier de la forteresse, distinction • des citoyens actifs • el « des citoyens passifs •· Ceux même qui ne payaient pas assez d'impositions pour Nre électeurs, furent admis à combattre el à mourir pour la liberl6 commune. Les représailles du _peuple, que la Bastille avait foudroyé par trahison, se portèrent sur le gouYerneur de Launay, el sur le prévôt des marchands, Flesselles, assurément complice de la Cour, qui avait dupé les combattants en leur promettant des fusils et en ne leur faisant parvenir que des caisses remplies de linge. De Launay, malgré les elîorts héroïques de Hullin, ful abattu sur les marches de lllôtel-de-Ville, el l,e prévôt Flesselles eut la tête cassée d"un coup de révolver, comme on le menait au Palais-Royal pour le juger. A vrai dire, ces exécutions étaient presque· une suite de la bataille, et on ne peul s'étonner de l'explosion de colère de celle foule à peine échappée au danger et que depuis trois jours des hordes de soldats barbares menaçaient. Deux coupables manquaient au peuple le conseiller d'Etat Foullon, qui avait été chargé d'approvisionner l'armée du coup d'Etat, el son gendre, l'inlenclanl Berthier. Le jour même de la ,pri-e de la Bastille, une letlre du ministère de la guerre à Berlbicr avait été interceptée et saisie par le peuple· elle ne laissait aucun cloute sur sa complicitô avec la Cour. Quelques jours après, Foullon, qui avait fait répandre le bruit de sa mort et même procéder à son enlerremenl, ful arrN6 el déca1>ilé: sa tôle fut portée au bout d"unc pique parmi une foule immense, el son gendre Derlbier; conduit derrière ce trophée lugubre, fut bientôt abattu à son tour dans un cruel délire de joie. Ce n'était pas seulement ce qu'on appelle • la populace• qui savourait ainsi la joie du meurtre; au témoignage de Gony d'Arsy, parlant à l'Assemblée nationale, un grand nombre de citoyens bien mis et de bomgeois aisés triomphaient clans ce funèbre et sauvage cortège. C'est la bourgeoisie révolutionnaire qui avait été directement menacée par la soldatesque royale, et dans celle férocité soudaine il y avait un reste de peur. Il y avait aussi la tradition de barbarie de l'ancien régime. Oh! comme notre bon et grand Dabeuf a bien compris et senti cela! et quelle fiert6 pour nous, quelle espérance aussi, en ces heures iqhumaines de la Rérolution bourgeoise, de

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