Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

178 JIIS'l'Ol llE SOCIALlS'l'E terrible que lui lenùait la Cour. La noblesse était donc à la fois réactionnaire par son but el révolutionnaire r,ar quelques-uns de ses moyens. Elle voulait faire rétrograder la France au régime féodal, mais elle avait besoin pour cela du mouvement de la Révolution. De là une contradiction paralysante qui la livra bientôt à la force du Tiers-Etal logique el uni, qui étail, lui, révolutionnaire à la fois dans ses moyens el dans son bul. Le mouvement de la noblesse était comme un remous tourbillonnant qui semblait participer à l'impétuosité du fleuve; mais il n'allait point dans le mênie sens el il ne pouvait arrêter le vaste courant. J'ajoute qu·on n·aurait point tout le secret de la conscience des nobles à celle époque, si l'on oubliait de quel besoin d'.activilé, de quel ardent ennui ils étaient tourmentés; ils avaient perdu la direction effective de la société; et un petit nombre d'entre eux trouvaient une compensation éclatante dans le service de la Cour. Combien en toutes ces /lmes restées véhémentes le murmure du grand événement prochain devait éveiller d'impatiencest Talleyrand a écrit, en 1,arlanl de la noblesse de province vers Je milieu du dix-huitième siècle : « Les mœurs de la noblesse du Périgord ressemblaient à ses vieux cMteaux; elles avaient quelque chose de grand el de stable; la lumière pénétrait peu, mais elle arrivait douce; on s'avançait avec une ulile lenteur vers une civilisation plus éclairée ... La Révolution même n'est pas parvenue à désenchanter les anciennes demeures où avait résidé la souveraineté. • Elles sont restées comme ces vieux temples déserts donl les fidèles se sont retirés, niais donl la tradition soulenail encore la vénération. • Image mélancolique el charmante: mais cette lumière du siècle n'entrait pas toujours lenle el calme dans ce~ graves demeures un peu tristes. Elle éveillait en plus d'un jeune cœur des besoins d'action, des rêves ardents. A la sérénité apaisée et un peu solennelle de ces cluîleaux du Périgord, répond, des côtes de Dretagne, le grondement intérieur du chtlteau de Combourg, le silence plein d'orage de l'/lme de Chateaubriand. lJn des héros les plus aventureux de la Chouannerie, Tuffin de la Rouërie, avail été en Amérique pour tromper son activité. Lafayelle, presque adolescent, avait tout quitté pour chercher au loin l'aventure, la liberté, l'action, la gloire, el dans la lettre qu'il écrivait à sa jeune femme, de la cabine de son navire, il traduisait la vaste mélancolie de la mer: • Nous nous attristons l'un l'autre. " Deaucoup de nobles cherchaient dans l'occultisme el dans la magie une diversion à leur ennui. Comment n'auraient-ils pas t'lè comme fascinés par cette magie révolutionnaire qui allait transformer les éléments et les hommes? • Levez-vous, orages désirés, " même si mus devez nous emporter au loin, comme la feuille arrachée de l'arbre. Au moins notre I\Jne inquiète aura palpité et frémi dans les vents de la tempéle. Faudra-t-il donc laisser aux pau-

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