Jean Jaurès - La Constituante : 1789-1791

Ill STOlllE SOCIALISTE 11,3 Toul récemment encore, en 1î88, les compagnons forgerons et taillandiers an1ienl ensanglanté de leul'(1uerelle lrs rues de Nantes, juste à l'heure Qù la bourgeoisie bretonne, d'un bout à l'autre de la pro\ince, se co,ilisait, se suulevait d'un magnifique élan unanime contre la puissance des nolJl,•s. C'e,l seulement en 18 \5 qu'..\gricol Perdigu icr s'appliquera à réconcilier les compagnonnages ennemis, et sa tentative fit presque scandale chez les compaitnons. Rien d'analogue ne rut essayé en i780, et les,,euls groupements qui auraient pu coordonner l'action ouvrière étaient eu,-rnilmes à l'état de discorde el de connit. Aussi bien, au-dessus de ses corporations, la classe bourgeoise avait bien des centres oe ralliement. Elle était d'abord unie par la conscience commune de ses grands inlér!\ls économiques, el ses Bourses du commerce, ses hommes de loi lui Sèrvaient de lien. L'e~cmple de Guillotin déposant chez les nolaires de Paris une pétition en r:n eur du 'l'ier,-État pari,ien et invitant les citoyens à aller la signer, r,t caractérislique: <;'est évidemment la bourgcoi.ic seule qui a,·ait abé1uent accès chez les notaires. Ain,i nous ne trouvons dans la classe OU\'rière parvenue à la veille cle la Ri·1olution, ni une conscience de classe distincte, ni mème un rudiment d'organisation. E,t-cc à dire que les ouvriers de Paris ne sont pas dès lors une force con,idérable? lis sont, en effet, une grande force, mais srulcrncnt dans le sens de la llévolution bourgeoise, mêlés à elle, confondus en clic et lui donnant par leur impétuosité toute sa logique et tout son élan. Je ne parle pas des • prolétaires en haillons», des vagabonds el des mendiants. A voir les chilfres artificiellement rapprochés par Taine, on dirait qu'ils ont submergé la capitale et que seuls ils en di,poscnl. La Yèrité est, comme nous le \'errons qu'on ne retrouve !CUI' action dans aucune des j ournèes révolutionnaires ; cl que celle not:ante écume de misère n'a été pour rien dans la tempête. ~lais depuis un quart de siècle respril d'indépendance et de réflexion faisait de grands progrès parmi les omricrs cle Paris. ~lcrcier constate leur rspril frondeur. Évidemment, ils lisaient ; ils écoutaient: el les doctrine, nouvelles sur les droits de l'homme et du citoyen suscitaient leurs espè· rance:;. lis n'avaient pas encore la hardiesse et la force d'en déduire des conclm,ions nettes pour la classe ouvrière : mais ils avaient bien le pre»cntiment que dans cet universel mouvement et ébranlement des chose,, toutes les hiérarchies, y compris la hiérarchie industrielle, seraient, sans doute, moins pesantes; la croissance du mou1cmcnl économique donnait d'ailleurs de ia hardiesse aux ouvriers; ils se sentaient tous les jours plus nécessaires. Le Parlement avait interdit récemment aux mattres cordonniers de se déùauchor réciproquement leurs ouvriers : c'est l'indice d'une situation favoraùle de la

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