La Revue socialiste - 1899 - Tome XXX- vol 02

LE RÊVE DE PIERRE DAVANT 49 Yous dites, je vous laisse la voiture; vous viendrez nous reprendre à midi précis. Celui-ci ne· répondit pas. Accroché à la manche de Frizct, il harcelait son contradicteur d'arguments pressants. Pierre, alors, enraya l'automobile et rejoignit nos disputeurs sur le grand escalier au mo- ' ment où Lagaline s'écriait exaspéré : - Ainsi, Yoilà un homme qui ,·it depuis plusieurs semaines dans l'ombre d'un cachot, soumis à l'inquisition d'un magistrat. Et, brusquement, vous le lâchez affaibli, démoralisé, ahuri, au grand jour de l'audience publique! - Mais pas du tout! se récria Frizet. D'où Yenez-vous donc, et de quel pays barbare nous parlez-vous? 1'oubliez donc pas, mon cher, que l'on ne critique bien que ce que l'on connaît bien. Relisez la Constitution : sauf le cas de danger avére pour l'ordre public ou pour le prévenu, la détention préventive est abolie. - On Yoit d'ailleurs certains criminels la demander pour échapper aux fureurs de la foule, ajouta Pierre. Et même aussi certains délinquants, afin de pournir recueillir et préparer à loisir leur défense. Comme nos amis entraient dans la salle d'audience, le président procédait à l'appel des jurés par Yoie de tirage au sort. Pierre Davant et Frizet furent désignés et allérent prendre leur place. Trois petites tables garnissaient le prétoire. A celle du milieu était assis le juge, faisant fonction de président. A celle de droite se tenait l'avocat de la République et à celle de gauche l'arncat du prévenu. Dans une stalle contiguë à la tribune des journalistes, faisant face à la tribune du jury, se tenait l'a\·ocat de la partie ciYile, la Caisse nationale des assurances étant intcn·enue au procès pour faire valoir ses droits. Pierre songea que l'avocat de la République eût pu se charger des intérêts de la Caisse nationale, et il se promit de proposer dans un journal que dorénavant les, services et les intérêts de l'État ne fussent plus représentés dans les tribunaux que par l'organe unique du ministére public. La parole fut donnée à l'arncat de la République pour formuler l'accusation. Tauriac, assis de\·ant la table où se tenait son avocat ' écoutait, tres ému, cette lecture que faisait jadis un greffier. L'accusé _était un gros garçon sanguin, au:--yeux brillants. Aux passages saillants de l'accusation, ses joues rouges se mar~raient, et ses yeux se voilaient de larmes. Sa lecture terminée, l'avocat de la République dit simplement : -- Je me réserve, selon mon droit, d'intervenir au cours de la discussion, si les faits que j'ai allégués sont contestés, ou pour poser aux témoins telles questions que je croirai utiles à la manifestation de la vérité. 4

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