LE RÎôVE DE PIERRE DA\"A::--IT 47 present il ne se rappelait plus rien. Et il trouYa très curieuse cette amnésie subite; il trouva encore plus curieux qu'il pùt s'en rendre compte. Dans s~ distraction ahurie, cette affectueuse niaiserie lui monta aux lèvres : - Ces chers amis ! Ils pressèrent les mains qu'il leur tendait, et parurent étonnés de son étonnement. Ils se regardèrent comme pour se communiquer leur impression, tandis que Pierre cherchait une phrase qui pùt les intéresser, et surtout leur prouver qu'il était aussi heillé qu'eux; aussi réel qu'eux. Il ne trouva qu'une plaisanterie, qu'il jugea stupide, mais qu'il lança tout de même, pour entendre sa Yoix, pour entendre la leur, pour faire cesser sa gêne, pour faire cesser leur étonnement: - Ainsi, depuis que Yous les heurtez l'un contre l'autre, Yous n'avez pas encore fêlé vos crânes et transvasé mutuellement ce qu'il y a dedans! ---: Que faire a\·ec un \·ieux réac comme Frizet, dit Lagaline en riant. Les imprimeurs ont toujours été ainsi dans tous les temps : pour eux le monde, les faits et les idées, ça n'a jamais existé que sur le papier. Pierre fut satisfait d'apprendre, sans l'avoir demandé, que Friset était toujours correcteur d'imprimerie. Celui-ci souriait, de son air •doux. Il leva un doigt, ouHit la bouche, se recueillit un insta!lt dans cette attitude, puis : . - Vos fantaisies et vos caprices, eux non plus, n'ont jamais existé que sur le papier, dit-il. Je Yous ai toujours mis en demeure, mais vainement, de m'en indiquer une qu'il Yous fùt loisible de satisfaire ... - Sans gêner la libert<'.:de mon Yoisin, interrompit Lagaline. Je connais la ritournelle. - Et vous ne m'avez jamais indiqué que des absurdités inutiles, ou dangereuses pour les autres et pour vous. , Pierre coupa la réplique que Lagaline s'apprêtait à taire. - Déjeunez-vous avec moi? demanda-t-il aux deux amis. Comme d'habitude, ils parurent hésiter, réfléchir, craindre d'être indiscrets. Puis, comme d'habitude, ils acceptèrent. Comme d'habitude, Pierre se dit que l'espérance d'un bon repas n'était pour rien .dans leur acceptation, car Frizet était d'une sobriété et d'une frugalité remarquables, et Lagaline, vigoureuse fourchette, n'avait pas de plus grand plaisir que de traiter ses amis avec une magnificence qui dépassait ses modestes ressources. Il se réjouit de contaster que rien d'essentiel n'était modifié en eux. - Si nous passions la journée ensemble? ajouta-t-il. Nous irions d'abord au Palais de Justice. Je suis du jury.
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