LA REVUE SOCIALISTE mobile, et, tout en déjeunant d'œufs fr,lis et <le lait, il consulta son carnet. cc A dix heures, jury». Pas de chance. Um: corYée judiciaire, c'est-à-dire attristante, pour commencer une si belle journée. Pierre souhaita que l'inculpé eùt le bon esprit <le le récuser. l\!ais une telle chance n'était pas à espérer, le coupable et son juge ne se connaiss,rnt certainement pas. Les œufs parurent moins frais tt le lait moins c.loux au jeune homme. L'idée de se pencher sur le malheur de son semblable le faisait souffrir, comme d'une indiscrétion qu'on le forçait de commettre, et une sorte de pudeur le prenait. Et, aussi, un scrupule:« En quoi suis-je meilleur que cet homme? Mis à sa place par les circonstances, me fusse-je gardé de commettre le méfait qu'on lui reproche?» Il eut besoin de se rappeler l'équité des principes juridiques modernes, et la libertl'.: qu'ils laissent au juge dans le sens de l'humanité, pour calmer un peu les i:1quiétudes de sa conscience. li se remémora les temps <l'horreur où les jurés, contraints de se défendre contre les juges et Je ruser a,·ec la loi, étaient réduits à rendre des verdicts mensongers pour éviter l'iniquité. Une voix bien connue frappa soudain son oreille. C'l'.:tait l.l Yoix de Lagaline. - Non, non, et non ! clamait-elle. La libertc ne consiste pas dans les mouYements réglés par la loi. Si je ne puis suine mon caprice et ma fantaisie jusqu'à leurs plus extrêmes limites, je ne sui\ pas libre. Une autre Yoix, également bien connue, celle de Frizet, répondait, douce l't posée : - Soit, pour un instant. i\!ais j'aimerais à connaitre ces limites. - Pour m'y enfermer! De par la loi! ... - . on. Pour s,1Yoir si elles n'empietent pas sur mon domaine. Pierre demeura un instant effaré. li se rendait compte <le l'état de songe où l'aYait plongé le docteur, et il se demandait s'il n'allait pas se réveiller et se retrouver sous la charmille de son jardin, tiraillé entre l'anarchie de Lagaline, le collectivisme <le Frizet et son propre doute. En cette seconde d'anxiétc, il eut un regret pour Louise. Mais, s'étant penché, il aperçut, derriére une colonne de bois non équarrie, les éternels disputeurs acharnes à leur sujet fayori, et il se rassura un peu, sans savoir pourquoi. Sans doute, l'effet de la colonne de bois non cquarrie. Il voulut plus de certitude, pourtant, et il les appela par leur nom. Ils répondirent par un joyeux cri de surprise et, deux secondes après, ils étaient attablés devant lui. Pierre sentit qu'il ne serait pas conYenable de leur parler des disputes du siecle passé - ou de l'heure précédente, il ne saYait au juste, - et il se demanda ensuite comment il l'eùt pu faire, puisqu'à
RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==