LA REVUE SOCIALISTE foncièrement honnête, vaillant à l'ouvrage, et qui, pour avoir subi, _comme nous tous, d'inévitables entraînements, n'en est pas moins accessible à toute idée généreuse et noble. Il dira ce qui donne au cabaret une si grande force d'attraction : Je besoin de créer une diversion violente à un labeur excessif, parfois accablant, Je désir d'oublier, d'échapper aux tristesses du jour, aux inquiétudes du lendemain. On l'a très justement fait observer : une condition meilleure assurée à l'ouvrier serait un des moyens les plus efficaces d'enrayer dans les villes les effrayants ravages de l'alcoolisme; mais, inversement, cette condition ne peut être obtenue que par l'effort des ouvriers eux-mêmes, puissamment organisés. Il faut donc que chacun prenne sur soi_pour ne pas s'abandonner à un plaisir destructeur; et les hautes jouissances de l'art et de l'étude peuvent J'y aider, car il y a en elles - sans parler de leur \·aleur propre - un pouvoir de diversion autrement réel que celui de l'alcool. Je sais qu'il est facile de donner un conseil, difficile de Je suivre, et que l'on peut être mal venu, lorsque l'on ne souffre pas de certaines choses, à parler trop librement à ceux qui en souffn:nt. J'espère, cependant, que l'on sentira dans quel esprit de sincère affection furent écrites des paroles qui pourraient déplaire par un peu de crudité. Au surplus, je ne voudrais pas être rangé dans la catégorie de ces cc pharisiens » satisfaits d'eux-mêmes, qui s'attribuent une supériorité parce qu'ils ont pu jouir de quelques privilèges; et je ne ferai aucune difficulté de reconnaître que les classes favorisées sont atteintes de vices plus nombreux, peutêtre, et plus profonds que les autres. C'est qu'un état permanent d'injustice devient, à la longue, plus funeste encore à celui qui en profite qu'à celui qui en souffre, - et cela serait vrai, même si la fatalité des choses était seule responsable de trop cruelles inégalités. Nous avons donc à nous unir, tous, pour la réforme sociale, chacun ayant commencé par se réformer lui-même; et c'est ainsi que nous pourrons fonder librement la cité nouvelle, où il n'y aura ni premier ni dernier. Dans mon petit dialogue, l'ouvrier soulèvera des objections diverses aux pressantes exhortations de la Muse : il est dur de se refaire écolier, à un certain âge, quand on a délaissé le chemin de l'étude; et puis le zèle de la Muse· éducatrice ne cacherait-il pas un piège? Les nobles jouissances de l'art et de la pensée ne sont-elles pas offertes aux déshérités pour assoupir leur rancune, énerver leur volonté, les détourner, enfin, de leurs légitimes revendications? A tout ceci la Muse répondra le mieux qu'elle pourra; mais je ne veux pas anticiper sur ses arguments, et je vais lui céder la parole. Que vous l'approuviez ou non dans le détail de son plaidoyer, je ne doute pas que, sur le fond des choses, vous ne tombiez d'accord avec elle; et, si je me trompais à cet égard, je suis sûr que, du moins, vous rendriez justice :'t la droiture de ses intentions. Recevez, citoyens et chers amis, mon salut fraternel. Octobre 1899. MAURICE ÊOUCHOR.
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