LE RÊVE DE PIERRE CAVANT 37 de son médecin. Il était par\'enu au dernier degré de l'étisie, et ses Yêtcments d'cté, retombant en larges plis cassés, semblaient abandonnés sur le banc par la domestique négligente. Mais une face osseuse et blême ,·init à leur sommet d'une Yic intense attestée par des regards de fièvre, et cette face communiquait un peu de sa Yieaux pans d'étoffe claire, agités de frémissements prolonges qui \'Cnaient mourir à la place où deYait se trouYer le buste. - Tenez, poursuivit le docteur en étendant le bras vers Frizet et Lagaline, Yoilà ceux qui vous tuent. Frizet eut un sursaut de protestation indignée, et Lagaline haussa les épaules. - La lame use le fourreau, fit en riant celui-ci. -- Autant dire que notre ami Davant a la tête trop faible pour contenir un raisonnement, dit Frizet. Notre ami Da,·ant, riposta le docteur, n'équilibre pas assez sa vie. Il la consacre trop exclusi\'ement à la pensée, et il ignore l'action, même sous les humbles et salutaires apparences de la bicyclette ... \'ous Lagaline, docteur ès-anarchie, \'Otrc emploi d'inspecteur d'assurances vous oblige à escalader cent cinquante ètages par jour. Et vous, Frizet, pére de l'Église collectiYiste, quand Yous a\'ez pâli huit ou dix heures par jour à corriger les épreuves de journaux financiers et commerciaux, \'0us YOUSdécrassez le cerveau dans votre rêve promené à petits pas de l'imprimerie à la gargote et de la gargote à Yotre logis. Vous maudissez tous deux votre existence, dont les meilleures heures sont vouées au labeur machinal par lequel elle s'assure. Mais cc labeur ne vous nourrit pas seulement : il vous sau\'e. Rentiers comme Davant, inactifs comme lui, vous seriez comme lui la proie \'i\'ante'<ie YOtre rêve. - Oui, c'est bien cela, fit Pierre. Je suis possédé de l'idée, de toutes les idées qui agitent en chaos les esprits exacerbés de ce temps où tout se discute, se nie, s'espcre, mais où rien ne s'affirme, ne se précise en réalités, sinon des choses et des idées point belles, et dont je . suis bien heureux, en somme, que mon obsession détourne mes regards. - Mais sacrebleu! s'écria le docteur. Il n'y a point d'idées sans faits. Comment, si affreux que Yous les dites, ces faits d'aujourd'hui peuYent-ils engendrer des idées qui \'0us séduisent à ce point? - Elles me séduisent et me torturent, les gueuses. Je vois en elles l'image embellie du réel, si répugnant à contempler. Mais, voilà! quand je \'eux les assembler en un décor d'harmonie, tout fiche le camp. Elles participent de la contradiction des faits qui les engendrérent ... Je riYe d'un ordre parfait, à la maniére de Frizet ... - Bon: fit celui-ci. - Et, patatras 1 je m'aperçois que la liberté chére à Lagaline y meurt étouffée. t
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