440 LA REVUE SOCIALISTE nace de mort. Et alors voici le spectacle extraordinaire auquel ont pu assister les témoins des troubles de mai 1897 en Oranie : les Arabes allaient eux-mêmes, aprés une premicre effervescence, chercher le commerçant qu'ils anient d'abord menacé, en enfants trompés par d'habiles agitateurs. Ils le ramenaient au village, où les étrangers les rançonnaient. Ils le forçaient à rounir son magasin qu'ils gardaient eux-mêmes. « Sous leur protection, le commerçant israélite reprenait son négoce et les marchandises leur cours normal» (1). L'Arabe est sensible aussi beaucoup plus qu'on ne le croit aux procédés qu'on emploie à son égard : de l'antiquité il a conservé le décorum et le plus pauYre a encore l'air d'un César en guenilles. Réservé, discret, cérémonieux, sachant admirablement écouter et se taire, il reste le plus souvent impassible et impénétrable, son attitude est noble, son geste rare et beau. Il aime les longs devis, les apologues : il parle comme il pense, - par images. Et cet homme susceptible et passionné, avide d'égards et toujours poli, comment est-il accueilli dans une boutique de mercantis espagnols ou maltais? On le tutoie, on le bouscule, on lui offre brutalement des marchandises mal présentées, on le traite en étranger et en barbare, presque en esclave. On le regarde souvent avec mépris, toujours avec méfiance. Avec !'Israélite, au contraire, il se sent pour ainsi dire chez lui, on lui parle des siens, on lui offre le cahoua tout en causant de la moisson, du douar, des parents. L'entretien est familier, tout semé de paraboles et de vues pratiques; on n'est pas pressé, on a le temps, du temps pour causer, du temps pour offrir la marchandise, du temps, beaucoup de temps pour payer, car les longs crédits sont de régie. Comment hésiterait-il dans ces conditions à rester le client du commerçant israélite ? Au lieu de déclamer contre celui-ci, vendez meilleur marché que lui, apprenez l'arabe, montrez-vous poli envers l'indigéne, n'achetez pas en Angleterre de la basse pacotille pour Congolais, approvisionnez-vous à Rouen, à Épinal et à Lyon d'articles que nos industriels ont l'habitude de fabriquer depuis trente ans à l'usage de nos sujets et vous ferez œuvre vraiment utile. Il y faut, il est vrai, de la patience, de la politesse, de l'intelligence, de l'économie, du courage : il est plus facile de hurler à plein gosier, d'injurier et de persécuter. Seulement, les Arabes eux-mêmes commencent à être écœurés, et voilà que les plus fortunés et les plus civilisés se hâtent de quitter le pays où, sous le beau regime de l'antisémitisme, la vie deYient impossible. C'est a n'en pas croire ses yeux, et pourtant il faut se rendre à l'évidence et constater avec la Vigie Algérienne l'exode des Musulmans : « Un fait trés grave ou plutôt une succession de faits, se sont (r) Lcnormend. Ouvr. cit. p. 189.
RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==