La Revue socialiste - 1899 - Tome XXX- vol 02

I.E llÊ\'E llE PIERRE OA\'Al\T 325 - A la bonne heure! s'écria-t-il. \'ous, au moins, mon camarade, \'OUS etcs franc. Eh bien! je Yeux l'être aussi avec Yous. Cc n'est pas le travail gui tue l'homme la-bas. D'ailleurs, il ne pourrait se liner aux besognes manuelles sous ce climat. Surveiller le personnel, tenir le magasin d'appr9visionnement, faire les comptes, voilà le traYail courant. Il est a peu prl'.:s insignifiant en temps ordinaire. - Bon, fit l'homme. Cela, on pourrait s'en tirer. - Mais il y a les imprévus, les coups de collier. Un orage, par exemple, a détruit une route, un torrent a emporté le pont du chemin de fer, une tribu fanatisée par ses sorciers ou ses marabouts s'agite et menace les populations paisibles gue nous accoutumons au travail; il faut partir, sous le soleil de midi ou sous la pluie diluvienne, dans les tenébres de la nuit ou dans les horreurs de la forêt, diriger les charpentiers, les terrassiers, les scaphandriers, les transformer au besoin en chasseurs contre les bêtes fam·cs ou en soldats contre les ennemis. - Ça me va ! cria l'homme enthousiasmé. Voilà une existence ou l'on ne doit pas s'embêter. On le sentait repris par les instincts mal endormis ~ar de longues générations ciYilisécs. Ce rêve de vie en pleine nature, en plein péril, n'.:\'eillait en lui les ancêtres gui avaient chassé l'auroch dans les forêts de la Germanie. - Inscrivez-moi, dit-il au gérant. Je suis Yotrc homme. - Attendez, fit le \·ieillard. Il faut aussi, dans ces petit~ postes avancés de la ci\'ilisation, se livrer a des travaux pacifigues gui, peutêtrc, Yous plai1:ont moin~. Cc n'est pas tout de se défendre contre la nature et contre les hommes gui subissent encore ses impulsions sans les raisonner et sans pouvoir les utiliser. Il faut amener à la Yie normale, et par des moyens gradués, ces grands enfants noirs dont nous avons accepté d'être les tuteurs. Il faut, certes, nous faire un peu enfants pour les comprendre et être compris d'eux; mais il faut aussi rester les ci\'ilisés que nous sommes. Il faut gagner leur affection par des bienfaits, et en même temps leur inspirer le respect par notre • éguité. Ceux gui vont a eux doiYent donc être les juges de paix gui accordent leurs différends, les maîtres d'école qui éveillent leur intelligence, les médecins gui soignent leurs maux ... Croyez-vous toujours guc je puisse Yous inscrire? - Oui, dit l'homme resolument. Si peu gue je sache, j'en sais toujours plus gue ces pauvres noirauds. Je serai comme qui dirait leur papa. Un papa Robinson, un roi sauvage qui civilise son peuple en douceur. Inscrivez-moi, vous dis-je. - Inscri\'cz-moi aussi, dit Georges. Louise se jeta en pleurant au cou de son frére. Mais elle ne com-

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