La Revue socialiste - 1899 - Tome XXX- vol 02

I.E Rl~VE DE PIERRE DAVA>:T 161 garage venait d'amener. Pierre dut appeler Frizct et Lagaline, qui, dans la bousculade des gens affairés, avaient repris leur éternel débat sur la liberté. absolue de l'individu. ils prirent place sur la seconde banquette et Pierre mit la machine en marche. Quand on fut sorti du dédale, Pierre dit à ·ses compagnons : • - Le Trocadéro est à dix minutes d'ici, et nous avons une heure devant nous. Je propose une promenade au bois de Boulogne. - Accepté, fit Louise. Lagaline et Frizet, tout à leur querelle, n'avaient pas entendu. La légcre voiture gagna rapidement les quais, qu'elle longea jusqu'à Passy, sous l'ombrage continu des ormes séculaires qui ne sont pas un des moindres agréments de cette promenade. Animé par la triple griserie de la course au grand air, du déjeuner fin qu'il venait de faire en gaie compagnie et smtout de la présence de Louise à côté de lui, Pierre se sentait l'esprit et le corps en allégresse. L'avenue par laquelle on s'engagea dans le bois était déserte, Pierre y lança la voiture à une vitesse vertigineuse, avec des en,·ies folles de hurler sa joie en hourras retentissants. Louise ne put retenir un petit cri de frayeur, qui lui fit immédiatement modifier l'allure. Les deux enragés disputeurs n'avaient pas bronché, ne s'ét:1nt aperçus de rien, tant leur éternel sujet les passionnait et les absorbait. Louise n'eut pas honte d'avouer son ignorance. - Je ne comprends rien à leur discussion, dit-elle. - Eux se comprennent trés bien, répondit Pierre. Pensez donc, voilà plus de cent ans qu'ils ressassent cc sujet, sans y ajouter un argument. - Plus de cent ans! s'écria la jeune fille. Pierre se demanda pourquoi il avait assigné une date si reculée à l'origine de la querelle entre ses deux amis. Ne pouvant se donner une reponse satisfaisante, quoiqu'il sentit fort bien qu'il n'avait pas dit cela sans raison, il répondit simplement : - C'est une façon de parler. Je les ai toujours connus ainsi : · Frizet défendant les droits de la collectivité, et Lagaline ceux de l'individu. Celui qui les mettrait d'accord leur rendrait un bien mauvais service. Ce serait comme si on enlevait à deux vieux partenaires leur boite à jacquet ou leur jeu de cartes. - Du moment que cela les amuse, dit-elle. Et passant à un autre sujet, car elle aussi, et pour les mêmes raïsons partaaeait l'alléoTesse de Pierre, elle s'écria·: > 0 0 - Quelle belle journée! Pierre répondit : - La journée.ou j'ai eu deux fois la joie de vous voir est deux fois belle pour moi.

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