La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

REVUE LITTl~RAIRE frir de ne pas être aimè, mais on ne doit pas le laisser voir; c'est perdre la moitié de la fortune qui nous reste, de désespoir d'a\·oir perdu la première. >) Ces paroles sont d'un philosophe, à la fois conservateur, quand il place les convenances au-dessus de tout, et ré\·olutionnaire quand il. dénie à l'amour repoussé le droit de s'imposer; mais, j'en appelle à tous ceux gui ont aimé, elles ne sont pas d'un amoureux. Jamais un homme réellement épris n'eût écrit la dernière phrase du passage gue j'ai cité. Est-ce à dire qu'il fasse fi du bonheur d'aimer?« A nul plus qu'à moi n'allait mieux le bonheur de tous les soirs et de tous les matins», écrit-il a Mme de Hanska. Il ajoute, avec une égale sincérité : « J'ai dans l'a.me et dans le caractère une égalité qui rendrait une femme heureuse; je me sens une tendresse infinie, inépuisable, hélas! sans emploi. Toujours rêver, toujours attendre, rnir se passer les beaux jours, se voir arracher chcYeu à cheYeu la jeunesse, ne rien presser entre • ses bras et se Yoir accusé d'être un don Juan! Quel gros et vide don Juan! » C'est là un cri de douleur naie, c'est là une ardente aspiration à l'amour, et peut-être plutôt au foyer et à ses joies paisibles, mais ce n'est pas le cri d'un amant, même s'il désespérait d'être aimé de celle a laquelle il écrit, et l'on sait que ce n'était pas le cas. JI en fait lui-même ingénuement l'aYeu quand il écrit au cours de la même lettre : « Je so.1pire après la terre promise d'un doux mariage, fatigué que je suis de piétiner dans ce désert sans eau, plein de soleil et de Bédouins! Dans dix ans, qui pourrait, grand Dieu, youloir de moi! » Remarquez qu'à l'époque où il écrivit cette lettre, Mme de Hanska était en puissance de mari et rien n'autorisait Balzac à escompter la mort prochaine de ce mari. Son aspiration à la paisible vie conjugale est donc bien une aspiration au bonheur, au bonheurtout court; et seule son imagination pourra donner à ce sentiment sans objet précis les apparences de l'amour. Ainsi apn::s s'être écrié : « Oh! chére, la femme aimée et un peu de pain dans un coin, la tranquillité, le travail modéré, voilà mon vœu », il ajoute : « Si vous saviez ce que je donnerais pour avoir à moi un enfant! on, il y a des moments où la crainte de me réveiller vieux, malade et incapable d'inspirer aucun sentiment (ce qui commence) me prend, et alors je deYiens fou.» Eh bien, c'est toujours l'aspiration au calme du foyer, pour lequel il est si peu fait, et cette aspiration peut se placer à côté de son désir d'un travail modéré; ce travailleur immodéré et qui deYait mourir de son labeur pouvait dans ses moments de lassitude aspirer à un demi-repos, qu'il eût refusé d'ailleurs s'il s'était offert à lui. La suite de son existcnc~ l'a prouvé: il a eu la femme, le foyer, la tranquillité, la sécurité du jour et du lendemain : « mari honoraire », il a laissé des intrus envahir son foyer et lui prendre le cœur de sa femme; délivré de sa

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==