La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

SOUVE::-.:IRs o'EXIL Dl SUISSE 537 que son trarnil de secrétaire, et bien souYent, quand nous la quittions pour quelque joyeuse excursion, aprcs des plaisanteries d'un goût parfois douteux à l'adresse de son mari, clic nous regardait avec cnYie. Cependànt, elle avait une telle adoration pour lui qu'elle n'eût jamais contredit à aucune de ses volontés; nous déployions pourtant assez de diplomatie pour l'y pousser. Une seule fois, Struve, gui n'aimait pas les longues marches, consentit à se joindre à nous pour faire une ascension sur le grand Salève; il nous arriva cc jour-là une aventure tragi-comique gui faillit tourner trcs mal. Nous étions arrivés sans incident jusque sur le large dos de la montagne, que nous parcourions de côté et d'autre, respirant l'odeur pénétrante du thym des Alpes, alors en pleine floraison, et qui nous montait jusqu'au genou, faisant du vaste plateau une mer de fleurs, immense et pourprée, de laquelle çà et lù émergeaient de puissants rochers. Tout à coup, un cri de peur retentit; c'etait Mme StruYe qui, un instant aupara\'ant chantait gaiement, venait à nous, la terreur peinte sur le Yisage, aussi vite que ses jambes pouvaient la porter : « Au secours! Le taureau! » En effet, - cent pas environ derrière clic, - le taureau, se précipitait la tête basse. « Jetez donc votre ombrelle! » lui criai-je. Son ombrelle rouge feu, qui déjà en différentes circonst:rnces avait représenté la République rouge et fait mettre sous les armes les amis de l'ordre, était évidemment la cause de la mésaYenture. Mais la pauvre Arn:die anit bien trop peur pour écouter mon conseil. J'étais le plus près d'elle; je me précipitai, lui arrachai son ombrelle, et l'emportai derrière un rocher que j'avais remarqué. En un moment nous y fümes, et, - avec notre aide à tous, il est \Tai, - MmeStruve fut hissée dessus, ainsi qu.:; le gros et pesant Gustave, - ce qui n'alla pas sans mal; - nous grimpâmes ensuite. Il était temps! Notre terrible ennemi a\'ait en un clin d'œil déchiré et piétinc la malencontreuse ombrelle avec ses cornes et se tenait, écumant de colère, devant notre forteresse. Mais le rocher etait trop dur pour s,1 tête et trop haut pour ses jambes, - et après quelques attaques infructueuses, notre ennemi se résolut, avec une science tactique que nous ne lui aurions pas supposée, à nous faire un siège en règle. Ce ne fut pas très àgréablc. Pas un berger en Yuc, et nous deYions faire contre fortune bon cœur. Nous etions en sûretc, certes. Le taureau se l'expliqua peu ù peu (il faisait hidcmment partie des intellectuels de sa race); il rumina une pensée, releva fièrement la tête, qui devait singulic':rement lui bourdonner, après ses attaques furieuses contre le roc .dur, se secoua en faisant demi-tour, et ... partit avec lenteur et dign.ite. Nous étions enchantés; la perspective de passer toute cette belle journée et même une nuit sur ce rocher romantique, ne nous souriait

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