La Revue socialiste - 1899 - Tome XXIX- vol 01

1.A REVUE SOCIALJSTE que je voudrais voir se répandre comme l'ont été Biribi de Darien et Sous-Ojf's de Descaves. Un jour, nos petits-neveux anront peine à croire que les générations de cette fin du dix-neuvième siècle aient supporté sans mot dire l'existence des bagnes militaires africains. Quelle parodie du progrès, en effet. A mesure que l'éveil des consciences se fait, que les sentiments de dignité et de liberté humaines pénètrent une couche plus profonde d'individus, s'étend le cercle infer°nal de ces corps disciplinaires. Déjà, de mon temps (il y a plus de vingt ans), j'ai pu constater cette sorte de régression, ce progrès de la discipline militaire et de ses tortures : en 18_18, le colonel Charras prend possession du ministère de la guerre et l'ami de Michelet, de Quinet et de Victor Hugo n'eut rien de plus pressé que de créer un nouveau bataillon d'Afrique. Le régime et le nombre des bataillons d'Afrique furent stationnaires sous l'Empire. Avec la République, le régime s'aggrava pour les délits d'opinion. Jadis, on distinguait celui envoyé au bataillon pour « opinions » de celui qui avait été l'objet d'une mesure disciplinaire « morale» (on appelait, de mon temps, mesure de discipline morale l'envoi au bataillon pour pédérastie). La troisième République supprima toute distinction. Pédérastes, républicains, voleurs et condamnés pour délit de militaire furent confondus sous le même uniforme. Il n'y eut de modifié que le traitement : les « délits d'opinion » étaient devenus l'objet d'un rapport mensuel au ministre de la guerre et on les soumettait à une surveillance plus rigoureuse que les pédérastes ou les condamnés de droit commun. Puis vint le général Boulanger, le père des soldats, comme on l'appelait. Le père des soldats marqua son passage au m1111sterede la guerre par la création d'un quatrième bataillon. Enfin, depuis, on a créé un cinquième bataillon. C'est cela, le progrès! Le journal de M. Dubois Desaulle - ou d'Alain Cambé, ainsi s'appelle le disciplinaire de Sous la Casaque - s'ouvre à Toul. Peut-être a-t-il griffonne quelques-unes de ses notes dans la même cellule où je fus enfermé, en I 87 5, avant de partir pour le bataillon d'Afrique? Car j'étais justement dans les environs de Toul, lorsque je fus em·oyé au bataillon, et on m'enferma une soixantaine de jours dans la cellule de Toul, en attendant la décision ministcrielle. Alain Cambé, lui, est envoyé à la discipline de Gafsa, en Tunisie, et j'ai revu, en suivant les étapes du disciplinaire, les taudis des prisons militaires où je fus passager comme lui ; à Chaumont, où un Marseillais fut mis en cellule, parce que la lectu.re des Martyrs de Chateaubriand l'ennuyait; à Dijon, à Lyon, au fort de Saint-Nicolas, à Marseille, où j'occupais la cellule de Gaston Crémieux. Puis comme Alain Cambé, sur la route poudreuse de Gafsa, je dus, les pieds en sang, marcher sous le ciel de plomb du mois d'août à travers la brousse brûlée de Constantine à Biskra : 240 kilom~tres que je parcourus dans des conditions plus douloureuses encore qu'Alain Cambé, car, ayant eu le malheur de plaisanter les gendarmes au départ de Constantine, je fus attaché"par les poignets à la queue d'un de leurs chevaux. - « Savez-vous à qui je ressemble? » avais-je dit en riant, à l'un de mes gardiens. Et comme ceux-ci me jetaient un regard de surprise, mêlé de mépris, étonnés que j'osasse leur adresser la parole, j'ajoutais : - cc Je ressemble à Jésus-Christ ». Les deux pandores algériens se regardèrent. Ils ne comprirent pas tout d'abord,

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