LA REVUE SOCIALISTE nées, et, comme les forces sociales ne se perdent pas plus que les autres, les conséquences sociales <le l'affaire Dreyfus, seront dans la suite, proportionnées ù cet ébranlement. Mais ce sont là choses auxquelles certainement nos ministres n'ont daigné songer. Ils sont tant occupés à satisfaire les passions haineuses du clan militaire sans heurter trop Yiolemment la conscience publique! M. Dupuy a refusé d'arracher le colonel Picquart aux criminels qui yeulent venger sur lui Esterhazy et Henry, mais il a laissé entendre à la Chambre que la Cour de Cassation pourrait bien ordonner le sursis. Ce n'était point exact, mais pendant quelques jours cela ôtait à M. de Freycinet et a M. Dupuy la responsabilité d'une décision nette. Combien de temps les ministres se seront-ils ainsi mis à l'abri ? Au moment où j'écris, l'aYocat du colonel Picquart a saisi la Cour de Cassation d'une demande en règlement de juges, et il se peut que par cette procédure le sursis s'impose. Il se peut qu'ainsi le conseil de guerre soit ou dessaisi ou obligé tout au moins d'ajourner sa décision jusqu'après l'enquête de la Cour de Cassation. Onditquelesministresse sont employés à procurer cette solution : et si elle aboutit, ils auront en effet éludé une des difficultés les pins graves qu'ils rencontraient sur leur chemin. Mais il est fort douteux que ces hasards subtils les puissent sauYcr plusieurs fois. Et ils auraient bien tort s'ils se croyaient dispensés jusqu'au bout de cette affaire d'un plan de conduite et d'une action courageuse. En seront-ils capables? Il est permis d'en douter. Il ne parait pas que l'esprit de M. de Freycinet ait cYolué ayec les événements: il s'est comme immobilisé dans une habileté routiniére. Il se souvient de cette période de 1885 :\ 1888, où il se jouait des opportunistes et des radicaux aYec une cgale aisance et il i111agine que cette stratégie pourra suffire a tous les cYénements. Il se trompe: il est des crises profondes où toutes les habiletcs sont Yaines. Son esprit est comme une montre délicate, aux fins ~ouages et au tic-tac menu : elle s'arrête dans la tempête. Si les événements, si les passions et les clcments sociaux glissaient les uns sur les autres comme ces fine~ anguilles dont parle Descartes, M. de Freycinet serait un hommé d'État de premier ordre : il saurait toujours trouver un joint pour passer a travers le glissement des choses. Mais il est des heures où les passions et les idces se heurtent comme des blocs, et sa subtilité fuyante est alors ridiculement inefficace. On dit qu'il a beaucoup négocié avec le général de Zurlinden pour obtenir le sursis de l'affaire 1 Picquart: mais faute d'aYoir su dire: je Yeux, et d'avoir affronté les responsabilités, il préparait une crise extraordinairement graYe : ou plutôt il s'y laissait conduire et la France avec lui sans avoir la force et le courage de réagir. Et que pourrait alors sa parole équivoque et caressante, qui semble d'ailleurs avoir perdu au contact de la vieillesse
RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==