/ REVUE POLITIQUE 391 dale du Panama il avait recueilli et charrié, comme un torrent trouble, bien de~ éléments incohérents. Un moment, il avait englobé les forces nettement révolutionnaires du prolétariat et les tendances semi-radicales et antisémites de la petite bourgeoisie. Il avait roùlé confusément dans ses eaux, soudainement grossies, l'internationalisme et le chauvinisme. L'affaire Dreyfus l'a obligé à se préciser et à s'épurer. Il a rejeté, par un effort qui n'a été ni sans mérite ni sans souffrance, les éléments antisémites et nationalistes, et maintenant il est bien le socialisme révolutionnaire. Mais, dans cette épuration, il ne risquait pas de perdre contact avec la réalité. Il gardait toujours la large et puissante base économique du prolétariat industriel et agricole, et même il restait appuyé sur la petite bourgeoisie dans la mesure ou celle-ci, pressentant son absorption prochaine par le capitalisme, comprend et accepte l'idéal révolutionnaire. Au contraire, l' « âme radic<\le », si elle ne loge pas dans le corps difforme et hideux· <le l'antisémitisme ou dans, le corps rabougri de la petite bourgeoisie reactionnaire, est contrainte à errer gémissante et vaine. Ou le radicalisme cherchera le point d'appui dans la petite bourgeoisie antisémite, et il se reniera luimême : ou il sera obligé de faire appel à la force du prolétariat socialiste, et il ne sauvera ses principes qu'en se perdant dans une classe nouvelle. Il ne peut pas flotter indéfiniment au-dessus des classes comme l'esprit de Dieu sur les eaux : il faudra qu'il s'incorpore à des intérêts économiques, et ce jour-là il se perd ou dans la dégradation antisémite ou dans l'exaltation socialiste. C'est cette contradiction interne et cette faiblesse organique qui expliquent les lenteurs et les hésitations du ministère depuis le départ même de M. Cavaignac. Il a laissé passer sans agir les journées d'émo- , tion décisive qui ont suivi l'aveu d'Henry. Il s'est laissé jouer par Zurlinden et par l'Élysée. Il a permis au pournir militaire d'arracher le colonel Picquart à la justice civile par un véritable coup d'État, et maintenant l'état-major, pour couvrir son crime contre Dreyfus, prépare un nouveau crime contre Picquart. Si ce coup d'État réussit,· l'air de la France, infecté de jésuitisme et de militarisme, deviendra irrespirable aux hommes libres. Il dépend du parti socialiste de sauver la liberté et la patrie. Il reste, malgré ses hésitations de la premiére heure, la seule force organisée qui puisse ou refouler les coups d'État violents ou châtier les coups d'État diffus et sournois qui, comme un poison inoculé goutte à goutte, paralysent la vie nationale. Les intellectuels ont déployé un admirable courage, et qui ne saluerait avec respect M. de Pressensé ? Mais la conscience individuelle, si elle suffit pour les nobles et stoïques protestations, ne suffit pas pour l'action décisive et victorieuse. Si nous voulons épargner à •
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