La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

270 LA REVUE SOCIALISTE dans l'État, annulent ses lois et y substituent leurs propres règlements. Quand on met le pied dans ces .fiefs modernes, on croit entrer dans un autre pays et dans un autre temps, un pays de despotisme et de silence, un temps d'oppression et de résignation. L'institution la plus perfectionnée de ces sortes d'États capitalistes, c'est la police. Toute liberté politique semble morte, et nul n'a le droit de s'occuper des affaires publiques. Quiconque veut lire un journal et se tenir ainsi en contact avec le monde extérieur doit prendre d'infinies précautions s'il ne veut pas être dénoncé. Même s'il n'appartient pas à la Compagnie directement, il dépend d'elle. D'un signe elle peut lui enlever sa clientèle s'il est commerçant ou industriel. Les fenêtres ont des yeux et les murs ont des oreilles, dans l'État capitaliste. Une police volontaire aux multiples agents est sans cesse aux aguets, et la défiance se glisse même au sein des familles : l'avancement et les faveurs sont des primes à la dénonciation. Il semble, pour l'étranger qui visite un tel pays, que tous les habitants aient la garde d'un terrible secret, tant les visages sont fermés et les bouches cousues. Au moment d'une élection, à cette minute fugitive où le peuple est censé exercer sa souve- 'rainetc et où, en effet, les plus conscients et les plus indépendants l'exercent réellement, la servitude s'appesantit encore davantage. Les hommes, réunis en troupeaux par les contremaîtres, vont au vote comme à une corvée. Ce bulletin, qui leur est remis au dernier moment, ils doivent le tenir constamment dans leur main, et quiconque fait le geste de fouiller dans sa poche est signalé. Ces Compagnies disposent d'une sanction capitale qui leur suffit à obtenir de tels serfs toute l'obéissance qu'elles exigent: cette sanction est le renvoi. Or, le renvoi, c'est la condamnation à mort de toute une famille, ou tout au moins à une misère prolongée et sans issue. La Compagnie donne le logement à son personnel, moyennant une retenue sur le salaire. Les vivres, les vêtements, les ustensiles, elle les fournit également au moyen de ses économats. Comme le salaire ne dépasse jamais l'extrême limite des besoins essentiels et que même les registres de l'économat sont les régulateurs des salaires, la famille ouvrière est littéralement attachée à la glèbe, et le renvoi est la pire catastrophe qui puisse la frapper. La Compagnie peut donc créer des délits et des pénalités à côté de ceux que prévoit et applique la loi de l'État, elle est sûre q_u'elle sera mieux obéie et que sa justice féodale fonctionnera dans toute sa rigueur sous forme de mises à pied et d'amendes, même pour des délits qui n'auront aucun caractère professionnel. Sa police, sans cesse en éveil, ne laissera échapper nul délinquant, pas plus que la police des grands magasins de vente à tempérament ne laisse échapper les mauvais payeurs. Sait-on que, tandis que les petits commerçants de quartier, contraints de faire du crédit s'ils j

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