La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVIII- vol 02

LA CITÉ IDÉALE autres. Mais ceux-là ont au cœur le même sentiment d'indépendance que ceux-ci. Ils luttent d'abord entre eux, pour être moins dépendants, ce qui est le premier pas vers l'indépendance. L'expérience leur enseigne la puissance des efforts associés, et, après s'être garanti mutuellement le respect du peu de facultés d'action qu'ils possèdent, ils se tournent ve'rs ceux de qui ils dépendent, et obtiennent une moindre dépendance ·commune et personnelle, ce qui est le second pas vers l'indépendance. Ou plutôt, c'est vers la liberté qu'ils ont fait ces pas. Dès qu'un contrat intervient entre égaux pour maintenir leur égalité, si limités que soient leurs moyens d'action par une pt1issance supérieure à eux, ces moyens d'action garantis à chacun par l'accord commun constituent un élément de liberté qui ne disparaîtra pas et ne pourra que grandir. C'est ainsi que les corporations de métiers établissent des règlements protecteurs et régulateurs de l'activité de chacun; ces règlements durent jusqu'à ce que les rangs inférieurs des compagnons et des apprentis, trouvant en eux un obstacle à l'accession au rang de maîtrise, cherchent dans la suppression de la corporation l'indépendance économique qu'elle leur refuse. Mais dans la période organique de la corporation, à l'époque ou elle est encore une garantie d'existence pour ses membres et une garantie de sécurité pour le public, à l'époque oü l'accession au rang de maîtrise n'est encore pas faussée par le caractère de fiscalité que l'avidité royale lui imprimera, l'apprenti jouit de toute la liberté que comporte son état d'apprenti. Elle est peu de chose, évidemment. Mais elle est, puisqu'elle a des limites, et cc qui n'existe pas ne peut se limiter. Ainsi de la liberté du compagnon. Ainsi de la liberté du maître. Il n'y a pas seulement relations fixes et garanties entre ces trois catégories, il y a encore ,:elations fixes et garanties entre tous les membres de chaque catégorie, et ces dernières sont basées sur l'égalité. Celui qui refuse d'entrer dans une de ces catégories et veut exercer un métier est indépendant assurément. Mais son indépendance est l'obstacle même à l'exercice d'un métier. Elle se heurte précisément à la liberté qu'ont seuls d'exercer un métier ceux qui appartiennent aux catégories classées et reconnues. ~ L'amende, la prison, le fouet, la confiscation lui prouveront que son indépendance est l'ennemie de sa liberté et qu'il n'aura liberté d'exercer 'son métier qu'en renonçant à son indépendance. L'existence de la Cité est faite des actions et réactions mutuelles des individus et des classes d'individus. L'accord qui met fin à un conflit entre individus de même classe ou entre les classes diverses s'exprime par une loi destinée, dans un temps donné, à faire renaître autour d'elle le conflit seulement suspendu et qui renaît quand, de moyen défensif pour ceux en faveur de qui elle a été faite, elle est devenue un .moyen offensif pour ceux qui ont été exclus de ses avan-

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