La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

LA FAmLLE IDÉALE 701 et pour les objets auxquels ils s'adresseront, à la condition qu'ils 11<.: tromperont que lorsqu'ils se seront eux-mêmes trompés et ne mentiront que quand ils se seront menti à eux-mêmes, en toute sincérité d'ignorance. N'oublions pas que, parmi les inconstants, il en est, et il en sera toujours, qui, plaçant si haut leur idéal, sont condamnés à le poursuivre toute leur vie sans l'atteindre jamais. Placer ces chercheurs d'idéal en arrière de ceux qui l'ont trom·é dans un accord et quelquefois dans un compromis de leur cœur et de leur raison serait une profonde injustice. De tels êtres n'ont rien de commun, que l'apparence, avec don Juan dominé par les besoins de ses sens ou <.'.·garpéar les perversions de son cerveau. Ils ne demanderaient pas mieux que de se reposer au foyer définitivement conquis, mais ils sont et seront condamnés à chercher l'absolu et à ne traverser le bonheur que comme les caravanes traversent les oasis du désert. Mais quels beaux récits de leurs Yoyages ils nous feront, de quelles émotions nouvelles ils nous enrichiront! Et comme nous serions ingrats d'accuser un malheur qui sera la rançon de notre joie et le moyen actif, sans cesse renouvelé, d'élargir notre conception de l'amour idéal! Oui, la souffrance sera toujours la sœur jumelle de la joie : elle est le passé, avec ses contraintes et ses scr\'itudes, mais elle est aussi l'avenir avec ses angoisses et ses audaces. Par la souffrance, la joie se connait, se préserYe, s'affirme et s'accroit. Quand, au foyer des époux-amants, unis pour la vie, le récit de ces souffrances, source sans cesse renouvelée d'art et de poésie, réunira autour d'un livre aimé les têtes grises des aïeuls et les têtes blondes des enfants, parfois un jeune front hanté d'absolu se plissera. Et la mere de cet adolescent se demandera, avec une inquictudc ravie de mortelle qui a mis au monde un dieu, si son enfant n'ira pas, lui aussi, explorer les plaines infinies de l'idéal et de l'amour, - pour sa gloire et pour son tourment. EUGÈNE FOURNIÈRE. FIN

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