La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

352 LA REVUE SOCIALISTE lien commun les unit, par dessus la violence des interêts qui les heurterit : ce sont les nécessités de la vie, la tendance à l'étre, qui est au fond de la conscience des collectivités et des individus. La bourgeoisie a laissé éclater sa peur et ses defaillances par l'affolement des partis, reniant lâchement les traditions françaises et subissant sans révolte le déchaînement de la réaction militaire et religieuse. Mais ses lettrés et ses professeurs, qui sont l'expression vivante de sa conscience et sa direction intellectuelle, ont montré qu'en somme l'abdication n'était ni générale ni définiti\'e et que l'heure de perturbation passée, la bourgeoisie pouvait se ressaisir. Do même, dans le peuple, entraîné et surexcité par des agitateurs intéressés, la partie consciente du prolétariat s'est préservée, robuste et saine, au milieu des passions furieuses. L'antisémitisme, malgré ses allures démagogiques, n'a pas pénétre fort avant dans l'organisme. Dans les campagnes, il n'y a que peu ou point de Juifs et, dans les villes, l'apparence de revendication économique qu'affecte l'antisémitisme disparaît dès que le cléricalisme l'exploite au profit de l'Église; dès lors, comme le milieu urbain est réfractaire aux prédications religieuses, la guerre aux Juifs ne tarde pas à se montrer sous son jour véritable : un acte de folie sociale, si on l'en visage au point de vue economique, un crime de lèse-humanité, un retour à la barbarie catholique, si on l'envisage au point de vue religieux. Donc, la situation révélée par les evéncmcnts- de ces derniers mois est critique, sans doute, grave même. Mais on peut espérer qu'elle ne se prolongera pas. La tête et le cœur sont restés indemnes : l'Université et le prolétariat actif, c'est-à-dire l'élite bourgeoise et l'élite populaire sont sains. C'est l'essentiel. On peut même se demander si la crise actuelle, à son dénouement, n'apportera pas à la France des éléments nouveaux de Yie et de force, en lui donnant enfin l'occasion de réagir contre l'influence militaire et religieuse, surgie brusquement de l'ombre où elle se tapissait jusqu'ici. Pour beaucoup, en effet, l'état de l'armée constitue une surprenante révélation et l'extraordinaire violence mise par le cléricalisme à exploiter le patriotisme français les a stupéfaits. En 1888, derrière la mascarade boulangiste, dans laquelle paradaient au premier plan les politiciens des partis multiples engagés dans l'aventure, ils n'avaient pas vu l'armee frémissante, unanime, prête à acclamer le soldat fortuné qu'on hissait sur le pavois. En 1898, les sentiments de cette armée se sont accusés et mis en relief, et ceux-là mêmes par qui fut poursuivie • la militarisation de la France reculent épouvantés devant leur œuvre. Quant au parti religieux, si d'aucuns se sont fait illusion un instant sur ses protc$tations de paix, l'attitude qu'il a prise dans le procès Zola a dû les fixer à jamais sur la sincérité de ses sentiments pacifiques.

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