La Revue socialiste - 1898 - Tome XXVII- vol 01

340 LA REVUE SOCIALISTE toutes les régions où le capitalisme a détruit l'ancien régime, patriarcal ou féodal. Les travailleurs agricoles, déracinés du territoire natal, s'en vont - au gré de l'offre et de la demande - de village en village, de pays en pays, voire même de continent en continent. Il y a, tous les ans, des centaines d'ouvriers italiens qui s'en YOnt faire la moisson à la République Argentine, allant du nord au sud, à mesure que la saison s'avance, et rentrent dans leur pays, au bout de quelque six mois, pour s'en aller à nouveau l'annee suivante. Si deplorables que soient, à bien des points de vue, ces migrations de forces de travail, transportées a prix réduits, comme des marchandises pondéreuses et sans valeur, elles présentent, tout au moins, cet avantage de briser les chaînes de la coutume, de libérer les ouvriers agricoles de la domination immédiate de leurs maîtres, de les mettre en contact avec d'autres traYailleurs, qui ont une conscience politique moins rudimentaire et nn standardof life plus élevé. C'est ainsi que, par un double mouvement qui explique les défaites politiques de la bourgeoisie libérale, alors que sa puissance réelle va croissant, le developpement du capitalisme augmente continuellement le nombre des prolétaires socialistes, et l'augmentation du nombre de ceux-ci prepare la concentration de toutes les forces conservatrices, le cartel des grands indt1striels et des grands propriétaires coalisés pour le maintien de leurs privilèges de classe. La même tendance se manifeste dans la politique internationale : les gouvernements bourgeois de l'Europe occidentale abdiquent, de plus en plus, devant les monarchies d'ancien régime, fondées sur la prédominance de la propriété foncière; mais, ici encore, le capitalisme exerce son action révolutionnaire et, par le développement de la grande industrie, la constitution du marché du monde prépare la dissolution des anciennes formes politiques et la victoire définitiv€ du prolétariat international. En résumé, les objections qui se sont élevées, depuis quelque temps, contre certaines idées, couramment admises dans les milieux socialistes, s'appliquent bien moins au Manifeste lui-même, qu'aux généralisations hâtives, aux interprétations littérales, aux confusions que l'on a faites, entre les Yérités de circonstance et les vérités essentielles qu'il contient. Il n'est plus vrai que les salaires, dans la grande industrie, se réduisent partout au minimum indispensable à l'existence; il n'est pas encore vrai que, dans toutes les branches de la production, la concentration capitaliste s'opère au profit des grands producteurs; mais en revanche, les conclusions qui forment, pour ainsi dire, la quintessence du Manifeste, ont reçu des événements une confirmation éclatante.

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