102 LA REVUESOCIALISTE naitre. Anarchiste, c'est si facile! Et puis cela n'engage a rien. Il n'y a aucune apparence que les lois soient de sitôt abolies, ni que, au moins d'ici plusieurs siècles, les hommes vivent côte a côte sans cohésion, sans rapports dcfinis, consentis et organisés; aussi, pour les intellectuels, comme on dit, une profession de foi anarchiste ne pousse nullement a l'action. Ils seraient bien embarrassés si on leur disait un jour : « Vous êtes les maîtres, détruisez! » Ils savent bien qu'ils ne verront pas ce jour-la et c'est pourquoi ils dorment en p~ix. Tout autre est le socialisme. C'est une doctrine arrêtée, précise; elle indique une voie où l'on peut entrer immédiatement, elle est réalisable au moins dans ses grandes lignes. Elle oblige ceux qui la professent et qui sont dans l'action. C'est par la qu'elle est gênante pour ceux qui l'adoptent. Et puis elle est scientifique et exige quelques études pour être comprise : autre difficulté. Bref, pour ces raisons, sans doute, M. Octave Mirbeau et son truchement Jean Roule haïssent le socialisme et ont adopté l'anarchie ou quelque chose d'équivalent. Jean Roule, ayant dédaigné l'appui des socialistes, la grève a été privée du secours pécuniaire qu'ils auraient apporté. On est donc bientôt réduit a mourir de faim, et Jean Roule conseille de déYaliscr les boulangers. Sur quoi la troupe intervient et tue une trentaine de malheureux : parmi eux Jean Roule, Madeleine et le fils du patron, Robert, pris dans la bagarre. Telle est la fin, je ne dis pas la conclusion, de la pièce : car il n'y a pas de conclusion. L'auteur m'intéresse au sort des ouvriers malheureux, mais il m'intéresse presque autant au patron. Qui a tort, qui a raison, d'après lui? Il ne me le dit pas. Les ouvriers souffrent et ne peuvent pas ne pas se plaindre. Mais le patron, dans la pièce, est juste et ne peut pas améliorer leur sort. On étale le mal devant les yeux du spectateur; mais on ne lui dit pas : la cause est la et voici le remède. De la sorte, l'œuvre se réduit aux proportions d'un fait-divers mis en action, présenté d'une façon littéraire, parfois dramatique, mais rien de plus. Dans Le Repas du lion, M. de Curel ne concluait pas non plus. Peut-être, si l'on s'en réfère au titre de sa pièce, pense-t-il qu'en effet les ouvriers sont des chacals auxqt1cls le lion est bien bon de laisser mordiller les reliefs de son festin. J'ai dit pourquoi cette idée est fausse et monstrueuse, mais enfin c'en est une. Il n'y en a point du tout qui illumine Les Mauvais Bergers, car_cette injure sans générosité jetée en passant a des hommes qui luttent avec énergie et qui, étant minorité, sont les plus faibks, cette injure -qui sert d'enseigne -n'est pas même l'indication d'une idée directrice. Je ne trouve, a côté de cela, dans la picce, qu'une sentimentalité vaguement religieuse. C'est bien mince. On attendait autre chose du robuste et cinglant talent de M. Mirbeau. GASTONSTIEGLE.R.
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