La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIV- vol 02

LA REVUE SOCIALISTE LIBÉRÉ Cc fut une surprise i Bourail quand on apprit que Jean Toury, un libén'.: dcnnu concessionnaire depuis six mois à peine, ycnait de se pendre au toit inachcYé de sa case. Cc suicide était incompréhensible: jeune et bien portant, Toury avait <lc\·ant lui un bel avenir. Être, :i trente ans, propriétaire - ou tout comme - d'une maison et d'une terre, quand, à Yingt ans, on a été sous le couperet de la guillotine, cela peut constituer une belle perspcctiYc pour qui laisse derrierc soi un passé de rôdeur deYenu forçat. Rien ne l'empêchairde se plaire en Noun~llc-Calédonic: le chagrin avait h.ité la mort de sa Yicillemérc, son unique famille, et, dans cette mort, il n'avait YU que la perte des mandats que la paunc bonne femme lui c1woyait tous ks mois. Il n'aYait rien laissé traîner de son cœur en France : 0 ni maitresse ni ami ne lui a\·ait jamais écrit. De quoi donc était-il mort? La solitude ne lui pesait pas; il la recherchait, au contraire. Informé de ces particularités, dont la dcrnierc surtout le frappa, le médecin de la marine aYait ainsi conclu: « Délire mélancolique ». Puis, pour affirmer la supériorité Je la science sur la justice, il aYait ajouté, :i l'adr...:sscdu procureur de la République: « La population criminelle, quoique scnéc d'aicool, fournit à la folie un plus fort contingent que la population honnête. » Ralcxion que le magistrat accueillit naturellement par un petit rire de mépris i l'adresse de l'anthropologie criminelle. Le~ autorités allaient clore les scellés sur le peu que laissait Jean Toury, quand le greffier dccounit dans la paillasse du défunt une grosse e1wcloppc fermée portant cette suscription: « A celui qui daignera lire ceci. » L'cnYcloppc fut ouYcrte par le procureur; il s'assura que ks feuillets qu'elle contenait ne relataient rien qui eût rapport avec le crime de Jean Toury, et remit le paquet au médecin en disant: « Si ça peut Yous amuser ... »

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