La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIV- vol 02

LE RÉALIS1IE SOCIALISTE ET L'IDEE DU DROIT 655 Il ne faut donc pas s'ctonner qu'un esprit comme celui de Karl Marx, dont la prccision mathcmatiquc ctait le caractère distinctif, ait jugé à propos de renoncer à cette exploration difficile des tcnèbrcs juridiques, pour analyser scrupuleusement, méticuleusement, le sol ardu de la rcalitc. Là seulement SC troU\'Cnt les élcments visibles et tangibles, qui, au cours de l'cvolution économique et sociale de l'humanité, se soudent fatalement les uns aux autres, se complètent mutuellement, s'attirent, se repoussent, grandissc1~t et se transforment, sous la poussée des forces agissantes de la Nature. Dans une étude ainsi délimitée, conforme du reste aux données scientifiques modernes, suivant parallèlement la route sévère traccc à pas comptés par la biologie, les faits seuls apparaissaient, les faits seuls etaient retenus, comme une représentation positive de l'action de la force et une affirmation apprcciablc de la loi de b vie. Tout le progrès se résumait en faits. Le droit ne semblait plus qu'un mot, une idéalité Yague, dont il est enfantin de se servir à tort et à travers, quand il s'agit <l'une chose aussi sérieuse que la réforme sociak. Droits de l'homme, droits du citoyen, droit au travail, droit à l'assistance, droit a la vie, droit par ci, droit par là. Apres tant de métaphysiciens et d'hurnanit;iires utopistes, substituant leur chimère généreuse et impuissante à la réalitc, Karl Marx eut pour ainsi dire la nausée de l'idéalisme et il mit résolûment à la porte toutes ces justices Yaporeuses et insaisissables qui miroitent comme les rayons d'un invisible soleil dans l'arc-en-ciel de la pensée. Puis, il entreprit de démontrer que véritablement il n'y a pas cc qu'on appelle des droits, mais simplement des forces. Les socictés ne proclament et ne reconnaissent jamais de droits que sous la forme de conventions empiriques ou synallagmatiques, qui sont une garantie de sccurité pour les intér~ts dominants, c'est-à-dire ceux qui ont la sanction d'une force materielle. Ces intérêts peuvent ètrc diYers et alors se tenir réciproquement en respect, se faire équilibre, grke à leurs forces ri\'a!es; mais ils sont les seuls qui s'imposent, les seuls dont il y ait lieu de tenir compte, les seuls qui ont droit. Les formes juridiques de la Révolution française sont, il est \Tai, beaucoup plus larges, beaucoup plus humaines, parce qu'à cette époque, dans la chaleur de l'enthousiasme, sous la secousse des ,:,vénements extraordinaires qui faisaient résonner toutes les fibres humaines, l'affirmation des principes clevcs dcpassa de beaucoup le domaine des faits et de la pratique. Les principes ne tardèrent pas A battre en retraite et il ne resta d'autres droits que ceux dont les nouvelles puissances sociales pouvaient sans danger autoriser l'existence.

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