LA REVUE SOCIALISTE Hector Berlioz fut bien probablement le premier qui pressentit, il y a quelque cinquante ans, l'avenir réservé à cet art de l'Europe orientale. Il fut, en 18.~5, l'introducteur de Michel de Glinka à Paris. Il aYait connu Glinka à Rome en 1831; il écrivit, le 16 aHil 1845, un article sur son confrère russe dans le Journal des Débats, apn;s un concert donné par celui-ci à la salle Hcrz, aprés plusieurs morceaux intercalés par Berlioz lui-même dans un de ses programmes du Cirque des Champs-Élysées, où il réYéla « pour la prcmierc fois le 110111 et le talent (de Glinka) aux Parisiens >> (1). Cette entreprise fut, il faut croire, couronnée de peu de succés, car il s'en tint là; et cc n'est que de nos jours, pour des raisons tout à fait étrangércs à l'art, que les Glinka, les Dargomijski, les Rubinstein, les Tchaïkowski, les César Cui, les Dimskykorsakoff, les Balakiveff, et, tout récemment, i\Ioussorgski, ont attire l'attention un peu soutenue du public français. Ç'a été une agréable rb·élation, chez tous ces compositeurs de tempéraments extrêmement Yariés et de Yalcurs trés diverses, de trouver, unie à toute la science de l'instrumentation la plus moderne, une inspiration neuYc, naïYc parfois, et toujours originale, fonciéremcnt scparée de notre musique occidentale, italienne, allemande ou française. Une seYc jeune circule dans toutes ces œuvrcs, colorccs de tonalités étranges empruntées soit à l'anonyme Folklore, soit au culte orthodoxe, gardien des débris des anciens modes grecs que notre plain-chant latin, trop négligé des compositeurs, conserve cgalcmcnt en partie, combien mutilé! Si l'on considére les sujets de drames lyriques ou d'opéras choisis par les musiciens slaYCS, 011 s'aperçoit qu'ils sont presque toujours puisés dans l'histoire ou les légendes nationales, tout au moins dans les œuvrcs d'ccri,·ains nationaux. Les deux œuncs les plus célébres de Glinka, la Vie pour le Tzar et Ro11ssla1L111d111illa (sujet emprunte à Pouchkine), sont d'inspiration cmincmmcnt russe. De même la Roussallm de Dargomijski, qui écrivit aussi une Es111éralda (celle-ci d'aprcs \'ictor Hugo), et un Convive de pierre (J{amé11igost), d'aprcs lé Do11J11a11 de Pouchkine (2). De même fit Moussorgski; ses deux drames : Boris Godo11110JJ et Jbova11tcbi11a, ainsi que la presque totalité de ses compositions, sont des œuvres russes par l'inspiration comme par la facture. Moussorgski, au reste, passa en Russie toute son existence, trop brhc, malheureusement, puisqu'il ne vecut que quarante-deux ans (3). (r) L'article de Berlioz a été réimprimé en 18ï4, à Milan. (Imprim. C. 1Iolinari e C. Gallcria V. E. n). (2) Pouchkine a fourni le sujet du célèbre 011égui11e de Tchaïkowski. Moussorgski lui a emprunté aussi un certain nombre de ses poésies. (3) Modeste Petrovitch Monssorgski naquit dans la Russie centrale, :\ Karevo, le 16-28 mars 1839, et mourut le 16-28 mars r88r.
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