La Revue socialiste - 1896 - Tome XXIII- vol 01

186 LA REVUE SOCIALISTE trop persuadée de son bon jugement en cc cas gra\'c, pour risquer des objections. ~l.tis, comme apn:s tout elle n'est qu'une femme, elle oc peut s'empêcher de songer à cc qui va se produire. Pas de travail, pas de salaire, par consequcnt disette complctc; obligés de Yivrc au jour le jour, du reste confiants en leur jeunesse et en l'habileté du mari, jamais ils n'ont pu amasser d'autres economics que celles dépcnsccs au moment du mariage. Le crt'.!dit? Oui certes, on leur en fera plus qu'à personne, car aucun commerçant n'a eu à se plaindre d'eux pour un paiement en retard. Mèmc, un des premiers principes que son mari lui ait enseignés, c'est que la stricte honnètctc exige de ne point faire tort à qui Yit d'un petit commerce. Mais, pn:ciscment parce qu'elle a cté ainsi habituec, parce qu'elle a plÎs goût à ces mesures d'ordre, il lui sera pcniblc de di'.:choir aux yeux des fournisseurs. Au fond, c'est peu de chose; un scrupule dont clic est presque confuse. i\lais si la grèYc allait durer de façon qu'on manqu,ît des pro\·isions les plus necessaires? Eux, passe encore. Mais si l'enfant dcnit en pittir et tomber malade? L'imagination est mau\·aisc conscilli'.:rc; clic pousse à la faiblesse et à la htcheté. Or, cc n'est pas le moment de se montrer faible ni l:khc. C'est pourquoi, dans un grand elan de ficrtc, la petite femme rcli'.:Ycla tête : - \'ous ayez bien fait ! dit-elle, le patron est trop injuste. Il ne faut pas lui cedcr ! :-.!aintcnant elle fait bonne contenance. Elle explique qu'elle va traYailkr pour fournir de l'argent au ménage. 1\\-ant son mariage clic t'.:tait couturière; un bon mcticr qu'on peut faire sans quitter son logis; clic \'a le n.:prcndre. Lui, songe tout bas qu'il n'y aura gucrc de robes neuves à coudre dans les mois qui \'Ont sui ne; mais il lui est reconnaissant plus qu'il ne saurait dire de sa crânerie dc\'ant la mauvaise fortune. Et, comme il doit ressortir aussitôt, attendu qu'il est à une r.:union de camarades, oü l'on ne voudrait pas discuter sans lui, il se contente pour tout n.:mcrcicmcnt de lui ouvrir ses bras et de la serrer bien fort. Sûr, de tous les baisers echangés depuis qu'ils se connaisscn~, c'est peut-être le mcilkur et le plus amoureux ... Il est fort presse; en deux bonds le YOiLidehors. Aussi longtemps qu'elle peut l'apercc\'oir dans cette petite rue en enfilade, clic le suit des yeux; lorsqu'il est enfin disparu, clic rentre dans sa cuisine. A cc moment clic aperçoit, sur la table, un objet dont la blancheur éclate. Alors, alors seulement, reconnaissant la scn·iettc protectrice de la petite robe empire, \'Oyant se reculer bien loin son rêve <l'innocente et lcgitimc coquetterie, elle sent son cœur, gros à étouffer, fondre dans sa poitrine, ses yeux ruisseler de larmes descspérécs.

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