La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LA REVUE SOCIALISTE Écoutez Jean Richepin décrivant une des cités de Paris. « ... Nous allons, dit-il, vers le quartier noir des Gobelins. Rue Jeanne d'Arc : nous y voici. La cité commence à cette rue et finit rue Nationale. C'est un tas de grandes bùtisscs scparécs par des impasses. Elles contiennent prcs de quinze cents logements, et celui qui les a fait construire est, paraît-il, un philanthrope. Eh bien! c'est du propre, la philanthropie ! Les allées et impasses non pavées, s'effondrent en trous béants, où la pluie demeure en flaques de bouc. A ct:tte boue s'ajoute le coulis gras des eaux ménagcrcs, qui croupit et fermente en plaques d'huile putréfièc. Les trottoirs aussi, jadis betonnés sans doute, sont sillonnés et caves de crevasses où stagnent ces liquides immondices. Au bout de dix pas, on en a le haut-le-cœur, et on marche en se bouchant le nez. « Entrez dans les maisons, c'est encore pire. Sombres, gluants d'humiditc et de crasse qui se mêlent et font p:ttc, les corridors semblent des cntrccs de souterrains ou plutàt de fosses d'aisances. L'ammoniaque, le gaz sulfüydriquc, la vidange s'y epanouisscnt comme audessus d'un depotoir. Les caves, en effet, sont inondccs de débordements, gdcc au mam·ais état des tuyaux crevés et des réservoirs bombes. Le courage manque pour grimper les escaliers, et on se hàte de sortir du corridor, et l'on emporte dans ses habits cette nauséabonde parfumerie, qui s'agrippe à l'étoffe, l'imprègne, et vous pique le nez et les yeux. « \'rai, en se retrouvant dans l'allée, en plein air, on croit que cet air sent bon, bien que la Biène y traine son haleine empestée, où \'ient se fondre le fleuve de la fabrique de noir anim:il, située rue de Tolbiac. Au moins y a-t-il là une lointaine émanation de cuir tanne qui ravigote. Dire que c'est cela que respirent encore de meilleur les habitants de la cité! Et ils sont une charibotce, les malheureux! Pêle mêle, d'ailleurs, dans ces prctcndus logements philanthropiques, des familles cnticrcs dans une mê'mc chambre, avec une seule fenêtre, prenant jour sur un plolllb. Aussi faut-il voir les n1incs blêmes des gosses. Ils grouillent là dedans comme des asticots, nus et blancs, d'un blanc sale. Les adultes semblent des vieux. Le rachitisme, la scrofule poussent à gogo sur ces chairs quasi-putrides en naissant. On dirait que tout cc monde a dans les veines, au lieu de sang, du pus. Quelle belle chose que la philanthropie! ... « .•. Et pourtant, là aussi, perchent des ouvriers, des vrais, des gens qui travaillent, qui paient leur loyer comme \'Ous et moi, qui sont du peuple et du bon. Je ne fais pas de commentaires. Cc n'est pas leur place ici. Mais, allez voir ça, et rcfléchisscz vous-mêmes. » Nous voici dans Montmartre, ;\ l'unique ctagc d'une maison de la rue du Ruisseau. Une salle tres vaste, sans doute, mais sans plafond,

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