La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LA REVUE SOCIALISTE je vous remercie, vous tous ici présents, qui êtes venus apporter à notre ami •disparu l'hommage de votre fidèle souvenir. L'an dernier, à pareille époque, lorsque après un long martyre, un duel héroïque a,·ec la maladie, il eut fini de souffrir, vous vous rappelez quelle profusion de regrets, de couronnes, de discours, de lettres, de télégrammes, d'articles élogieux, de sympathies venues de toutes les parties du monde et des quatre coins de l'horizon politique accompagnèrent et fleurirent le cercueil de ce doux philosophe qui sut être aussi un homme d'action, de cc combattant loyal qui eut l'étrange· et rare fortune d'avoir des adversaires et point d'ennemis. Ces témoignages d'estime, .d'affection, d'une douleur qui n'avait certes rien d'officiel, vous savez tous, citoyennes et citoyens, combien Malon les méritait, et je ne ferai que traduire votre pensée unanime en résumant ses titres au respect de tous et à la reconnaissance de ceux qui peinent et souffrent, victimes d'une société iniquement organisée. Ce qu'on saluait alors et ce que nous saluons une fois de plus en Benoit Malon, c'est l'homme d'énergie qui s'est fait lui-même, le petit pâtre qui, parti de son village sans même savoir lire, s'est, à force de travail et d'intelligence, conquis une place d'honneur parmi les penseurs de son temps. C'est le militant dévoué, qui, aux jours de Révolution, lors de l'annéè sanglante, de l'a11111!·e011ge, n'a pas eu peur de jeter comme enjeu dans la bataille sociale sa liberté, son avenir, sa vie. C'est l'exilé, qui durant les années suivantes, sombres années de détresse et de réaction, où le parti populaire gisait écrasé, où le découragement se respirait dans l'air, n'a point laissé flétrir en lui le rameau vert de l'espérance et est demeuré le défenseur acharné de notre cause provisoirement vaincue. C'est l'apôtre infatigable, qui, lorsque le socialisme renaissant émergeait lentement du lac de sang où l'on avait cru le noyer, a mis tout son talent et tout son cœur, toute sa puissance de volonté, d'amour, de bonté, à le faire comprendre et aimer, à l'ennoblir, à l'élever, à l'élargir de façon qu'il fùt, comme il doit l'être, à la taille de l'humanité future. Il est mort à la tâche, toujours travaillant, toujours écrivant, toujours espérant, et il n'a vu que de loin la terre promise. Mais est-il vrai qu'il soit mort, citoyennes et citoyens? Est-il vrai qu'il ne reste de lui que la poignée de ,;endres enfermée dans cette urne ? Comme l'a dit un poëte, La mort n'est qu'un vain mot : la substance éternelle De ceux que nous pleurons flotte éparse dans l'air. La vraie mort, si elle existe, c'est l'oubli. La vraie mort, pour un homme de pensée, c'est la cessation pour jamais des vibrations sympathiques que ses idées et ses sentiments ont pu éveiller et propager parmi les autres cen·eaux humains. Or, s'il en est ainsi, nul n'est plus vivant à l'heure qu'il est que Benoît Malon. En attendant qu'il revive matériellement, en bronze ou en marbre, avec son vaste front, son regard méditatif et son bon sourire, ressuscité par la

RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==