La Revue socialiste - 1894 - Tome XX- vol 02

LE MYTHE D'ADAM ET D'E\.E traire, simple ·et naturel aux hommes primitifs qui l'ont imaginé et accepté; sans sortir de notre propre expérience, est-ce que les modes et les préjugés d'il y a cinquante ans ne sont pas pour nous aussi ridicules et dcraisonnables que les nôtres le seront pour une génération future? Les mythes ne sont ni des impostures, ni d'oiseuses fantaisies; ils sont une des formes naïYes et spontanées de la pensée humaine, et nous ne parYicndrons à connaître l'enfance de l'Humanité que lorsque nous aurons reconquis le sens perdu qu'ils aYaicnt pour les premiers hommes. Mais il nous est extrêmement difficile de nous retrouver dans leur mystérieux labyrinthe : plusieurs mcthodcs d'interpreta,ion ont déjà été essayces, clics n'ont pas donné les rcsult:lts qu'on en espérait, si l'on en juge par la manière contradictoire dont le même mythe est expliqué par différents s:1sants appliquant la même mcthodc. Depuis une douzaine d'annces des mythologues anglais, qui s'intitulent modestement folklorisls, ont adopté pour l'étude des légendes populaires une nom·cllc et originale méthode. Un spirituel et érudit folklorist, M. Andrew Lang, pour ne citer qu'un nom, a eu l'heureuse idée de comparer, à la grande horreur des lettrés, les mythes de la Grccc aYec les légendes des sauYages, et, à leur grand désappointement, il a montré que les négrcs d'Afrique et les peaux-rouges d'Amérique aYaient élaboré des mythes ressemblant à s'y méprendre à ceux des Hellènes, ces initiateurs de la cixilisation européenne. Il est donc plus que probable qu'en <'.:tudiantles mœurs et les coutumes des peuplades sauYagcs et barbares, on parYicndra à reconstruire le milieu préhistorique dans lequel les religions primitiYcs sont nées et ù surprendre les phénoméncs qui ont concouru à l'élaboration de leurs légendes et de leurs mythes. Déjà Goguct, dans la seconde moitié du dix-huiticme siècle, et Chateaubriand, au commencement du dix-neuYicmc sicclc, avaient signalé les étranges analogies qui existent entre les Franks des temps Mérovingiens, les Grecs Homériques et les Peaux-Rouges; les mœurs de ces derniers ont révélé à Morgan les formes épuisées de la famille. Les anthropologistes reconnaissent aujourd'hui que les sauyagcs, qui, par malheur, disparai~sent si rapidement au contact de notre brutale ciYilisation, reYivent l'enfance de l'Humanité; ils sont, scion l'énergique expression du Dr Letourncau, ra préhistoire viYante. Les folklorists se bornent à identifier les légendes, les superstitions et les. mythes des différents peuples; et en qualité de respectable e11glislm1e11, ils n'abordent pas l'étude des narrations bibliques : il y a donc à aller plus loin, il y a à rechercher les phénomènes réels qui ont donné naissance aux mythes et à soumettre a la même méthode critique les légendes de l'Iliade et de la Théogonie d'Hésiode et les récits de la Genèse.

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