LETTRES SOCIALISTES 261 humiliante pour se dispenser de faire justice à la masse des pauncs. Il ne s'agit plus d'éparpiller maigrement les miettes du festin, mais de faire place au banquet a des conYiYcs qui ont le même droit que Yous de s'y asseoir. La belle annce d'étend·rc sur les autres une protection à laquelle l'amour-propre trouye son compte, si l'on s'obstine à laisser tel quel un état social qui rend cette protection éternellement nécessaire! Le wai problémc consiste à créer une société telle que tout être humain puisse se déYclopper à sa mesure sans aYoir besoin d'être protégé, sinon par la force impersonnelle des lois. * * * J'ai commencé par vous parler des dispositions morales qu'il sied d'apporter à l'étude de la question sociale, parce que l'aristocratie intellectuelle que Y0Us représentez parmi la jeunesse est bien peu de chose, si elle n'est en même temps une aristocratie morale, c'est-à-dire décidée à se dépenser au profit du bien commun. Mais ce n'est pas seulement Yotrc cœur qu'il faut ouYrir tout grand; c'est aussi Yotrc intelligence. Elargissez-la; clic ne sera jamais trop large pour embrasser tout cc que comprend aujourd'hui laquestion sociale. Gardcz-Yous de croire qu'elle soit une pure question ouYrierc. Certes cc serait déjà beaucoup, si elle ne concernait que cette partie de l'humanité qui est réduite à YiHc du tra,·ail de ses bras. Mais clic intéressé bien d'autres personnes que les ounicrs proprement dits. Je Y0Udrais même saYoir qui pourrait se Yanter de n'y pas être englobé. Vous n'y pouyez échapper pas plus qu'aucun de nous tous. Oü est-il le juriste qui trouYe nos codes parfaits et qui croit fixé pour l'éternité le droit de propriété allant jusqu'à l'abus de la chose possédée? Ou est-il le médecin qui ose contester que la misère est souYent la cause des maladies tant individuelles qu'épidémiques, voire même des délits et des crimes? Ou est-il l'officier qui peut envisager d'un cœur léger la possibilité d'être contraint, par un ordre imprudent ou féroce, de tourner contre des compatriotes les armes et le pouvoir .qu'il a reçus pour leur défense? Et puis coinment pourrait-il se faire dans une société, dont les membres sont organiquement solidaires, que l'on fùt heureux en haut, quand on est n1alheureux en bas? Ignorez-Yous que la tête ne saurait être saine et vigoureuse, quand l'estomac est souffrant et mal nourri? Je ne dis pas même la prospérité, mais la paix sociale est en pareil cas une chimère. Qui ne serit que toute injustice commise par les plus forts et les plus riches se répercute u·n jour ou l'autre en haine, en colère, en violence?
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