LA REVUE SOCIALISTE mediocre. Sur ces entrefaites, il s'cprit d'une jeune fille de condition bourgeoise et eut le bonheur de s'aperccYoir bient6t que son amour était partagé. Mais, a la rcflcxion, il se rendit compte que cette passion faisait deux malheureux et que, dans les conditions oü il se trou- ,·ait, un mariage était impossible. Il renonça à celle qu'il aimait et épousa une fille du peuple. Mais le malheur s'acharnait après lui : sa compagne mourut au bout de quelques années d'union. Les larmes amères qu'il versa le rendirent de plus en plus aYeugle et son dcsespoir s'accrût. Cependant la mort ne voulait pas de lui. Lepp chercha alors dans la poésie une consolation à ses douleurs. Bien que l'état de ses yeux s'en aggravât toujours da\'antage, il passait ses loisirs à lire et à écrire. Il sut bientôt par cœur Schiller, Bürger et Heine. Un jour il mit la main sur Béranger, traduit par Adalbert de Chamisso, et il s'enthousiasma pour le chansonnier français. Son ambition fut, dès lors, de devenir pour l'Allemagne d'aujourd'hui ce que Béranger était pour la France de la première moitié du siècle. Lepp s'intitule « le chansonnier allemand » et définit ce terme comme. suit: un ouvrier qui, en dehors des heures d'atelier, rime ses sensations et ses désirs dans le but de soulager les souffrances de ses compagnons de miscre. « Poètes de France, dit-il, c'est vous que mes chants saluent d'un cri joyeux d'espoir! A Yotre exemple, le chansonnier allemand veut enflammer le peuple pour l'action ! » Tant de sacrifices, tant de douleurs ont fait de Lepp un poète. Son cas, d'ailleurs, n'est pas isolé. Nous avons raconté son existence parce qu'elle est typique, mais changez les noms et les dates et quelque peu les circonstances et vous aurez l'histoire de la plupart de ces poètes ouniers. Tous, ils sont fils de leurs œunes et ont fait leur éducation eux-mêmes. Tous, ils sont possédés du désir de s'instruire, et le cri de Gœthe mourant : « De la lumicre, encore plus de lumière ! » pourrait être la devise de chacun d'eux. A la sortie de l'atelier, tandis que trop souvent les camarades s'attardent a la brasserie ou chez le marchand de Yins, ils griffonnent des vers a la faible lueur d'une chandelle, dans quelque froide mansarde. Les tableaux idylliques des romans humanitaires d'Eugène Süe correspondent exactement aux réalités de leur existence. Lorsqu'ils ont assez rimé pour faire de leurs vers un volume, ils demandent au Verei11, dont ils sont membres, les fonds nécessaires a l'impression. A sa sortie de presse, l'ounage est salué des lazzi moqueurs de la critique : « Encore un ounier qui s'imagine écrire en vers ! » Et une conspiration du silence s'établit autour de cc volume. Si, de plus, l'ouvrage en question attaque l'empereur ou l'empire, ou la constitution, on traîne devant les tribunaux, auteur, imprimeur et éditeur. Fritz Kunert, le poète le plus vraiment artiste de cette
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