La Revue socialiste - 1894 - Tome XIX- vol 01

LA REVUE SOCIALISTE Ah! ce n'est pas en vain que l'on a eu recours à l'appât irrésistible du profit personnel. L'excitation au travail pour exploiter sa propriété a fait réellement accomplir des prodiges à chaque individu. Le phylloxera avait à peu près tout contaminé, tout détruit. Il a fallu chercher des plants étrangers de racines plus résistantes ; on les a trouvés. Il a fallu multiplier les expériences pour connaître les plants qui s'adapteraient le mieux aux divers terroirs; les tâtonnements ont été longs; mais personne ne s'est rebuté, les expériences concluantes ont été acquises. Il a fallu dépenser sans compter pour obtenir les plants de choix. pour ameublir profondément le sol qui devait les faire fructifier; l'emprunt est devenu nécessaire, chacun s'est endetté sans remords; toutes les dépenses d'espérance productive ont été faites. Il a fallu se priver des revenus de la terre; pendant plusieurs années, pour donner à la vigne le temps de se développer et de produire; on s'est pourvu de patience et l'on a attendu. Puis, avec le phylloxéra, dans les basses plaines où l'agriculture r.outmière n'aurait jamais consenti à planter la Yigne, ont surgi cent fléaux inconnus de nos pères. Des maladies nouvelles que la science a méthodiquement spécifiées et cataloguées sous des vocables savants ont desséché les bourgeons, détruit les feuilles, rongé l'écorce des ceps, moisi les raisins à la veille des vendanges. La persévérance humaine, guidée par la science, a eu raison de tous les chancres, de toutes les lèpres, de toutes les pourritures. Il a fallu défendre les racines, la tige ligneuse, les rameaux, les feuilles, les fleurs, les fruits de la plante précieuse; on a découvert la cause de chaque maladie, on a indiqué un traitement pour en suspendre les effets désastreux. A chaque maladie correspondaient des expériences coûteuses, à chaque traitement pratiqué, des dépenses excessives. Pcrsé\'érant, obstiné, ne voulant pas douter de l'avenir rémunérateur de tous ses efforts et de toutes ses peines, le viticulteur du midi n'a reculé devant aucun sacrifice. Toute l'année, sa vigilance est en éveil pour garder cc trésor qui l'appauvrit et le ruine; il greffe, il laboure, il taille. il sarcle, il sulfure, il soufre, il sulfate, il échaude, sans repos ni trève. Et lors_ que. enfin victorieux de tous les parasites microscopiques de la terre et de toutes les inclémences providentielles du ciel, il a mis à l'abri dans sa cave une récolte si bien gagnée. il se voit dans l'impuissance de l'échanger contre les belles pièces d'or ou les bons billets demille, unique objet de ses convoitises, supïêm:! but de ses héroïques labeurs! Comment voulez-vous qu'il ne perde pas la tète, que la révolte ne gronde pas dans son cœur, et qu'il ne profère pas des menaces à l'adresse des dirigeants qui l'ont poussé dans cette voie sans issue pour l'y abandonner et lui dire : « Tire-toi de là comme tu pourras. »

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