La Revue socialiste - 1894 - Tome XIX- vol 01

LA CRISE VITICOLE DEVANT LE PARLEMENT 421 M. Salis et M. Jourde, comme tous leurs collègues, n'ignorent pas qu'on se gardera de rien faire contre les fraudeurs de fortune notable. Il peut arriver que l'Administration poursuive un pauvre diable; mais des riches? mais des puissants? jamais. QJ1and un fraudeur huppé s'est laissé prendre, il en est quitte pour une transaction négociée souvent par l'intermédiaire des députés qui dénoncent avec le plus de vigueur à la tribun(! les complaisances et les faiblesses de l'administration. M. Surchamp a fait connaître qu'un riche propriétaire du département de l'Aude a expédié par acquits, en plusieurs fois, environ 20.000 hectolitres de vin. La régie ayant commis l'indiscrétion de constater par procès-verbal que les vignobles de ce propriétaire ne produisaient pas plus de 600 hectolitres, le délinquant a été traduit en police correctionnelle pour avoir fait le commerce en gros sans licence et pour fraude aux droits de circulation. • Le tribunal ayant trouvé en règle la ~ituation fiscale de ce fraudeur distingué, l'a renvoyé aussitôt des fins de la poursuite. L'Etat donne l'exemple de la probité suffisante en régime individualiste : quand la caisse du Trésor est satisfaite, tout est dit et tout est bien. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour les particuliers? Si la caisse y trouve son compte, tout se trouve en règle. Quelle jolie morale! Si le tribunal de la Gironde n'avait pas équitablement trouvé dans la cause les éléments de rendre hommage à la probité et à l'honnêteté des fraudes d'un riche propriétaire, l'administration aurait eu sur le dos toute la représentation parlementaire du département, députés et 'sénateurs, pour arrêter la poursuite. Selon l'importance électorale du personnage dont la manœuvrc illicite n'a pas eu de chance, c'est un représentant ministrable de la région, ou bien un ministre en place, qui est mis en mesure d'étouffer le scandale et de réduire l'amende au taux le plus doux. Dans le vaudeville le plus applaudi, on ne pourrait pas recueillir une réplique plus mordante et plus comique à la fois que la repartie de M. Catusse, directeur général des contributions indirectes, qui, finissant par perdre patience devant les dénonciations publiques de M. Surchamp, insinue sans aigreur : « Je surprendrais beaucoup M. Surchamp si j'indiquais les noms des personnes qui sont intervenues pour nous demander de ne pas sévir avec sévérité contre les délinquants. » Et M. Jourde, las d'entendre M. Surchamp, qui est de Libourne, déblatérer contre le commerce de Bordeaux, décoche quelques minutes plus tard un autre trait qui n'est pas moins plajsant : « M. SuRCHAMP. - Ce que je combats, c'est la fraude.

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