La Revue socialiste - 1894 - Tome XIX- vol 01

LA CONJONCTURE CAPITALISTE 397 s'épandirent sur l'Europe, traversèrent notre continent d'un bout à l'autre, butinèrent et ravagèrent, puis subitement furent refoulés dans l'une ou l'autre dir·ection ou furent anéantis. La liberté manchestérienne elle aussi s'est promenée à travers le monde; elle s'est établie sous toutes les latitudes, a pillé et volé, a enrichi le capitalisme; la voici qu'elle est refouléè dans des limites de plus en plus étroites, là où il ne s'opère pas une spécialisation de la production. Ellecessed'ètre la liberté, et cela au nom d'elle-111é111e, par suite des situations économiques qu'elle a créées. Voyez-vous insensiblemen~ s'élever dans l'ombre le spectre de la liberté? Voyez-vous, sur le terrain international, le capitalisme tenter de mettre fin lui-même à ses jours, mourir de ses propres excès? Voyezvous se dresser sur le piédestal des faits l'idée de conjoncture que proclame le socialisme historique? Voyez-vous s'évanouir la loi éternelle et immuable de la liberté, formulée par l'Economie politique classique? Mais ce ne sont pas seulement les faits économiques qui se chargent de condamner le manchestérianisme; il n'a pas honte de signer sa propre déchéance finale, dans chaque pays. Il rédige lui-même sa démission, reniant ses pères, ses fondateurs. Cette démission autocopiée, c'est le protectionnisllle. Nous assistons en ce moment à une fièvre de protectionnisme; l' Allemagne a d'abord été prise d'un violent accès; la France sur les conseils de son médecin bourgeois Méline s'est mise au lit également; l'Italie a été gagnée par la contagion; la Belgique protectionniste s'agite aussi et l'Espagne vient d'être affectée du même mal ; et enfin, les EtatsUnis eux-mêmes qui semblaient destinés à conquérir le monde économique, ont avalé jusqu'à la lie la drogue prescrite par !'Esculape Mac Kinley. Le protectionisme, cette nécessité sociale de l'époque, qu'est-il? Il parait qu'il est destiné à résoudre la question sociale en'maintenant les denrées à un prix rémunérateur et en permettant ainsi aux employeurs de payer à leurs ouvriers un salaire suffisant. La vérité, c'est au point de vue des intérêts économiques, qu'il n'est qu'un expédient destiner à sauver pour quelques années encore la bourgeoisie, en l'autorisant à prélever un impôt sur la faim de la nation. Mais, au point de vue social, qu'est-ce donc le protectionnisme, cette restriction de la liberté nécessitée par les conditions économiques, si ce n'est la liberté s'étranglant elle-mélllt:, si ce n'est le capitalisme manchestérien lui-même rédigeant sa lettre de mort. Cette fièvre protectionisste, c'est le spasme dernier d'un régime qui succombe à ses propres excès. Les lois protectionistes sont les derniers coups de cloche qui accompagnent le convoi funèbre transportant le capitalisme au cimetière des organisations sociales. Saluez, travailleurs; c'est un mourant, le bourgeoisisme, qui s'enveloppe lui-même dans son linceul, reniant, avant de rendre l'âme, celle qui lui donna le jour; la liberté.

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