CORRESPONDANCE 247 CORRESPONDANCE Monsieur le Secrétaire de Rédaction de la Revue Socialiste. j'avais l'habitude de confier de temps en temps mes pensées à Benoit Malon et je savais qu'il encourageait ces conversations indépendantes et qu'il écoutait tous les hommes de bonne volonté, désireux d'entendre de chacun ce qu'il y trouvait de bon. Je me permets de continuer avec la Revue Socialiste ce que je faisais avec l'ami qui ont perdu tous ceux qui défendent la cause du peuple. Au moment de l'arrivée en France de l'escadre russe, les bruits de guerre ont redoublé; aujourd'hui, on semble plus rassis; on cherche à écarter cette perspective d'une guerre générale que quelques-uns envisagent pourtant d'un cœur bien léger; on commence à discuter sérieusement la question d'AlsaceLorraine; on pèse les raisons de guerre; on examine les moyens de mettre fin à l'atroce situation de l'Europe. li est certain que tous les Etats aujourd'hui meurent <l'anémie, à cause des énormes budgets de l'armée; et si la France malgré les 30 milliards qu'elle a dépensés depuis 22 ans, soutient la lutte mieux que d'autres, un jour pourtant viendra aussi oü elle criera grâce. Avant cela, l'Italie et l'Allemagne, pour sortir de leurs embarras, nous chercheront pcut-etre querelle. D'un autre côté, cet argent dépensé, perdu pour ainsi dire, aurait tellement besoin d'être mieux employé! Pour ma part, je ne puis songer à cette chose formid:ible, la guerre prochaine, sans en frémir. D'un côté, France, Russie et quelques petits états; de l'autre, Allemagne, Autriche, Italie, Angleterre sans doute et quelques petits états aussi : c'est-à-dire au moins 15 millions d'hommes, dans toute la force de l'âge, levés pour se massacrer; quelques centaines· de mille tués. Qyelle ruine pour le vainqueur comme pour le vaincu! Q11elle misere pour l'Europe pendant un demi-siècle! Q1el recul pour la civilisation! Je ne veux pas discuter si la guerre est bonne ou mauvaise en soi. Qyoi qu'en dise Zola, de Vogüé et autres, je suis de plus en plus convaineu que la guerre est un mal et que, de même que les provinces de jadis sont devenues tes nations d':iujourd'hui, de mème les nations d'Europe deviendront, dans un avenir plus ou moins éloigné, les Etats-ynis d'Europe où l'on pourra voir encore de temps à :iutre quelques guerres qui sero11t de plus en plus rares, étant des guerres civiles. . . Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en ce moment partisans ou adversaires de ta guerre en général, cherchent à prévenir celle qui se prépare, tellement elle paraît monstrueuse et sauvage. Or, il n'y a aujourd'hui qu'une seule cause à cette guerre : l'Alsace-Lorraine, et il faut avoir le courage de l'envisager de "'
RkJQdWJsaXNoZXIy MTExMDY2NQ==